Les tensions montent d’un cran. Cléophas tente de garder son calme, mais l’accumulation des faits pèse lourd : une fille malade, un enfant mort dans des circonstances troubles, un père qui n’a jamais fait son deuil. Il en est convaincu : Charles aurait surtout besoin d’un curé. Et, pour être honnête, de quelqu’un capable de le ramener à la raison.
Autour de cette douleur, les récits enflent. On parle de révoltes d’esclaves, de planteurs qui ont peur, de superstitions qui reprennent racine comme les mauvaises herbes après la pluie. Et dans tout ça, Charles a fini par affirmer que le corps de son fils Paul… ne pourrissait pas.
Une révélation qui glace
Lafayette, jusqu’alors presque stoïque, blêmit. Il saisit Cléophas par le bras, instinctivement.
— « Qu’a-t-il dit ? Qu’a-t-il dit sur Paul ? »
— « Il a dit que son corps ne pourrissait pas. Rien de plus. »
Cléophas tente de rationaliser. L’humidité des marais, les propriétés du sol, la flore locale… tout cela peut, après tout, ralentir la décomposition. Mais l’idée que Charles ait pu exhumer la dépouille de son fils ? Voilà qui dépasse les bornes.
— « Il m’a dit cela, puis nous avons été interrompus. Mais je compte bien aller vérifier la tombe demain. »
Lafayette reste figé. Puis relâche sa prise. Il est confus. Presque honteux de son geste.
— « Vous avez sûrement raison… Mais cette fièvre, cette frénésie qui ronge cette maison, elle est plus profonde que ce que vous pensez. Et elle va laisser des traces. »
Des méthodes de plus en plus brutales
Ils en reviennent à Charles, encore. À sa manière de traiter les esclaves. À sa peur, surtout. Cette peur qu’il partage avec les autres planteurs du sud, face aux murmures de révolte. Mais au lieu de se comporter en maître juste et responsable, il agit comme un homme acculé. Brutal. Instable.
— « J’espère pouvoir le ramener à la raison, dit Cléophas. Peut-être qu’il n’est pas trop tard. »
Lafayette, touché par cette foi en l’amitié, acquiesce. Et puis il demande, presque du bout des lèvres :
— « Est-ce que vous savez où se trouve la tombe de Paul ? »
— « Oui. À Sainte-Anne. Le jardin n’est plus entretenu. Mais c’est là. »
Cléophas tente de détendre l’atmosphère. Lafayette, lui, semble ailleurs. Il veut dire quelque chose, puis se ravise.
— « Je ne suis pas Charles, tu sais. Je ne vais pas te frapper. »
Mais Lafayette ne répond pas. Il s’excuse brièvement… et s’éclipse. En direction de la tombe.
Une carte, une croix noire et des disparitions troublantes
Pendant ce temps, Cléophas s’attarde dans le cabinet. Il sort la carte récupérée. Elle contient plusieurs croix : trois rouges, identifiables. Une pour Baron Samedi. Une pour Mama Trucmuche. Une autre pour une représentation vaudoue de la Vierge. Mais une quatrième croix, noire, est isolée. Loin de la plantation. Vers le sud-est, à « quatre heures » sur la carte.
Un détail attire l’attention : une plaque métallique y est collée, gravée de mots en créole :
Le Bayou sé Vwal Tòdu
Cléophas traduit à voix haute : « Le bayou des voiles tordues. »
Il replie la carte et se tourne vers le registre de comptabilité laissé sur le bureau. Il ne l’a pas encore ouvert. Un test plus tard, les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Jusqu’en 1841, Charles de Sainte-Aubrey est ruiné. Endetté jusqu’au cou. Récoltes désastreuses. Créanciers pressants. Puis, soudain, tout bascule.
À partir de 1841, les profits explosent. Les récoltes deviennent miraculeusement abondantes.
Mais une autre donnée vient ternir ce miracle : depuis cette même année, entre un et trois esclaves disparaissent chaque mois des registres. Pas de vente. Pas de fuite. Aucun décès enregistré. Juste… rien. Des noms effacés. Des êtres rayés de l’inventaire.
Des hommes, des fouets, et un nom qui revient
Alors que Cléophas range les lettres et les documents (en gardant précieusement la lettre de Newton et la carte dans sa poche), la scène se déplace vers Lafayette.
Au moment de sortir, il aperçoit un groupe d’hommes près des écuries. Quatre Blancs. Des contremaîtres. Il les reconnaît à leurs fouets, à leurs chemises crasseuses, à leurs visages tannés par la violence et les années.
Le plus grand d’entre eux, au crâne clairsemé, ne lui est pas inconnu. C’est Ezra Hawkins. Déjà là à l’époque où lui, Lafayette, travaillait sur cette plantation.
Et Ezra parle. Fort. Très fort.


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