Roy voulait le plus beau spectacle de sa vie. Il l’a eu. Il a juste oublié un détail : quand on braille dans une jungle qu’on est un démon, il arrive qu’une chose, tout au fond du puits, se réveille et réponde. Sur ce grand feu d’artifice, Kimble tombe, Elias se libère, et le cénote exhale une hélice de chauves-souris grande comme une cathédrale. Final du Dieu de Mitnal, campagne Les Masques de Nyarlathotep.

Les deux épouvantails
La porte claqua contre la pierre, et la lampe de Roy fouilla la cellule.
Deux hommes s’y recroquevillèrent, la main sur les yeux, aveuglés. Le premier était grand, mais si maigre que ses genoux repliés lui faisaient des angles partout – un épouvantail qu’on aurait plié dans une boîte trop petite. Le visage tanné, creusé, les yeux plissés au coin comme s’il allait rire. Le second était son contraire : court, épais, un tonneau tassé sur lui-même, le crâne rond, les épaules larges, et un sourire fendu d’une oreille à l’autre sur des dents jaunes. En voyant Roy, ce sourire se figea, comme une plaisanterie qu’on n’ose plus finir.

Le grand parla, dans un anglais d’une prudence extrême. « Vous êtes venu pour le seigneur Elias. » Roy acquiesça. « Il nous l’a dit. Tous les jours il l’a dit. Il a dit : ils viendront. » Une pause, et cette phrase que Roy ne comprit pas et n’eut pas le temps de faire répéter : « Ne le croyez pas. »
Le tonneau tendit ses chaînes vers lui, d’une voix rocailleuse. « Vous détachez, seigneur. Et on aide. On connaît le camp, on connaît les hommes. Cette chambre, cinco estrellas – cinq étoiles, comme on dit. Le service, terrible ; la nourriture, pire. On part. » Elias était au cénote, dirent-ils ; ils avaient entendu son marché avec Evaristo ; ils pouvaient l’y conduire.
Roy s’accroupit sur les fers. Ses doigts tremblaient – le temps lui mangeait la nuque. Il rata son crochetage. Il recommença. Il rata encore. Les chaînes étaient trop bien fermées, et il n’avait pas les clés.
« Je reviendrai », mentit-il. Les deux épouvantails le supplièrent encore tandis qu’il reculait vers la lumière ; il ne les écoutait déjà plus. On ne sauve pas tout le monde dans une pyramide qui va sauter. Il les laissa dans le noir, avec leur sourire figé et leur avertissement sans queue ni tête, et il n’y pensa plus.

Le lot 14
Il lui fallait de la toile pour trimballer son matériel. Il en tira une, d’un coup sec – et une caisse apparut dessous. Deux mots peints en gros sur le bois : Lot 14.
La tablette d’Elias. Celle qu’Evaristo lui avait vendue de la voix, tout à l’heure. Roy fit sauter le couvercle et se retrouva nez à nez avec une plaque de calcaire clair, stuquée, gravée et peinte, une cinquantaine de centimètres et un poids d’enclume. Il n’y connaissait rien et savait qu’il ne fallait pas tripoter ce genre de chose ; mais il ne pouvait pas non plus l’emporter avec le reste. Alors il fit ce qu’un faussaire de music-hall sait faire les yeux fermés : il posa une feuille dessus et frotta du charbon pour en tirer un décalque. Le frottis fut raté – sa main courait trop vite. Il le garda quand même, et cala la tablette à part, pour la reprendre en dernier.
Une chose, pourtant, lui sauta aux yeux. Toute une vie à lire des cartes truquées, à flairer le faux-semblant, ça laisse un œil. Ce qu’il avait sous les doigts n’était pas une œuvre d’art. C’était trop régulier, trop fonctionnel. C’était un plan.
Il rangea l’idée et retourna à sa vraie passion. Car Roy, avant d’être ce qu’il était devenu, avait été un homme de scène – un magicien, un escapologiste, un frère de Méliès. Et on lui offrait cent soixante bombes, quarante fumigènes, une cité en ruine pour théâtre et soixante spectateurs. Il en salivait, les pupilles dilatées, oubliant tout à fait que son numéro allait tuer des gens. Il voulait le plus grand spectacle de sa vie.

Il relia les explosifs en surnombre par une traîne de poudre. Il chargea des fusils pour qu’à la première détonation ils crachent tout seuls, un peu partout, comme autant de tireurs fantômes. Il dressa ses fusées, régla ses fumées, prépara des murs de flammes d’alcool, repéra des tuyaux où faire résonner sa voix. Il userait de la hauteur du caracol et de la gueule du cénote pour jeter des ombres de géant. Puis il sortit, traînant son baluchon, et se coula jusqu’au promontoire de la tour ronde. En chemin, deux gardes ivres cuvaient leur tequila devant la pyramide ; son pied ripa sur la pierre, il rattrapa son sac de justesse, les deux poivrots levèrent le nez une seconde et replongèrent dans leur bouteille. Personne ne vit rien.
En haut, il aperçut Kimble en grande conversation avec un Américain. Son dispositif était en place. Il n’avait plus qu’à attendre le signal, et à devenir le spectacle.

Le fil derrière le front
En bas, dans la foule, Cordélia ondulait.
Elle n’avait pas voulu onduler. Mais la flûte, montée du gouffre, s’était insinuée en elle comme un fil glissé derrière le front, un fil qui tirait doucement. Ses pensées ralentirent, tièdes, très agréables. Son fusil se fit léger. Et la gueule noire du puits, qui l’avait glacée, devenait accueillante – un endroit où l’on serait bien. Elle s’apprêtait déjà à se lever, à faire un pas, puis un autre.
Ce fut la vieille lady qui la rattrapa, cette part d’elle qui refusait qu’on lui fît les poches de son crâne. Elle renfonça d’un doigt ses deux boulettes de boue au creux des oreilles, et le fil se rompit.
Autour d’elle, personne n’avait cette chance. Soixante visages levés vers la statue brisée. Soixante regards qui ne clignaient plus. Aucune ferveur, aucune larme, aucune prière – un vide. Un homme buta sur une pierre à côté d’elle, tomba, se releva sans un tressaillement, sans même savoir qu’il était tombé, et reprit sa marche d’aimanté. Ce n’était pas humain. C’était une colonne de fourmis rentrant à la fourmilière : non pas soixante volontés, mais une seule, tapie tout au fond, qui tirait patiemment sur soixante fils.

Elle comprit d’où venait la musique. Sa mémoire de savante remonta aux fresques du caracol – les prêtres, la foule, les flûtes de bois – et elle entendit soudain que le son ne venait pas de la jungle mais des profondeurs du puits. Un orchestre, quelque part dix mètres plus bas dans le noir, et le gouffre pour caisse de résonance. On accordait la foule comme un instrument, depuis l’abîme.
Elle scruta la scène et son estomac se retourna. Sylvanus n’était pas planqué près de la rivière comme il aurait dû l’être. Il était à genoux dans la boue, exhibé à vingt mètres d’elle, au premier rang d’un théâtre qui allait très mal finir. Puis un autre détail l’accrocha, loin, du côté de la pyramide, là où les torches ne portaient pas : une chose bougeait à contretemps. Pendant que tout le camp coulait vers le puits, une poignée d’hommes remontait vers la fracture noire et en ressortait chargée. Une file de mules dans le noir, des dos courbés sous les caisses, rapides, silencieux, méthodiques. Et au milieu, immobile comme un piquet planté dans le courant, une tache blanche incongrue dans toute cette fange : une chemise impeccable, un homme qui ne portait rien, qui cochait des lignes sur un carnet, parfaitement calme. Evaristo, dirigeant son ballet. Le caracol le masquait à Kimble ; mais pas à elle.

Le spécimen
On avait relevé Sylvanus de force devant les trois Américains.
Kimble l’empoigna par le menton et le tourna vers les torches, l’exhibant comme un maquignon montre les dents d’un cheval. « Voilà ce qui arrive aux curieux. Arrivé par la rivière ce soir, avec un fusil et de grandes idées. Sir Morley serait amateur d’art, paraît-il. Vos petits trafics d’armes ne m’intéressent pas, messieurs – je suis collectionneur. »
Sylvanus, la joue dans la boue, trouva encore la force de piquer. Ces messieurs collectionnaient donc, eux aussi ? Curieux – il ne les avait jamais croisés sur la moindre vente, la moindre exposition, à New York comme en Europe.
Un des Américains s’avança. Un homme grisonnant, le visage dur et cuit de soleil, des yeux bleus perçants, très grand – près de deux mètres. Son expression se figea en découvrant Sylvanus, et il le regarda avec un intérêt trop personnel, comme on regarde non pas un prisonnier, mais un spécimen.

Le collectionneur sentit son sang se glacer, chercha dans sa mémoire pourquoi ce regard le hantait – et trouva. C’étaient les yeux de la comtesse. Ceux qu’il avait croisés à bord du dirigeable, une autre vie plus tôt.
Il murmura : « Je suis ravi de vous rencontrer enfin, monsieur Dragomir. »
La mâchoire du géant se décrocha. « Attendez… vous avez dit quoi ? »
« Vous avez très bien entendu. Je sais qui vous êtes, et ce que vous cherchez. » Sylvanus joua les deux hommes l’un contre l’autre : que Kimble, sous ses airs de gros dur, n’entendait rien à la vraie valeur de ce qu’on lui achetait ; qu’il ne savait pas à quoi il se mesurait. Il lâcha, pour voir, le nom du pharaon noir. Dragomir resta de marbre. « Je vous croyais amateur d’art sibérien – les montagnes du nord, le continent eurasien. Vous voilà bien loin de vos collections habituelles. » Le géant sourit à peine. « Au contraire. Je m’en rapproche. »
Puis, tout bas, presque pour lui seul : « Nos routes se croisent enfin, Sir Morley. Je ne vous croyais pas encore en vie – je pensais que les petits cadeaux qu’on vous avait laissés auraient eu raison de vous. » – « Ils ont eu raison de moi », répondit Sylvanus. « Vous pouvez être satisfait de ce côté-là. »
Kimble, agacé, passa un bras sur l’épaule du colosse et l’entraîna vers le caracol pour une discussion plus généreuse. On jeta Sylvanus contre un piquet.
Il tomba dans la boue aux pieds d’un homme, et mit une seconde à comprendre que cet homme-là était la raison de tout — de l’Égypte, de l’océan, de la jungle, des mois de sa vie qu’il avait laissés en route. Jackson Elias. Le collectionneur avait vu sa photographie à la gare, dans la main du chef de gare ; il ne restait presque rien de la photographie. Un corps noir ramené à ses seuls os, une barbe de deux semaines dévorant un visage creusé jusqu’à l’os des joues, les habits de sa capture déchirés et recousus à la ficelle, une cheville prise dans un anneau de fer scellé au poteau. Et cet œil — rivé sur la cérémonie, qui ne tournait pas d’un pouce, comme si détourner le regard une seule seconde revenait à basculer dans le puits.

« Ne me regardez pas. Regardez le Dieu, comme les autres. » Elias murmurait à peine. « Vous êtes l’ami de Cordélia. Le collectionneur. Elle m’a parlé de vous. » D’un mouvement de menton, il désigna leur gardien. « Ce garçon, ça fait dix-sept jours que je l’étudie. Il a peur du noir. Il prie quand un hibou chante. Quand le grand numéro commencera pour de bon, il ne regardera plus rien d’autre. » Les chaînes tenaient au même poteau, un mètre cinquante de mou, le garde à deux pas. Les clés étaient sur lui. Elias aiderait – « plutôt deux fois qu’une ». Il ne restait qu’à attendre l’instant où soixante personnes cesseraient de respirer en même temps.

Qui dérange le dieu de Mitnal ?
La musique se tut d’un coup, et tous les regards se tournèrent vers l’escalier.
La lumière rouge explosa – pas une explosion, une éruption, trois ou quatre sources jaillies du sol, des ombres de titans jetées dans les arbres, le soufre mêlé au copal, la fumée virant au sang. Et dans cette clarté d’enfer, au bord du puits, une silhouette se dressa de toute sa hauteur.
Ce n’était plus le pauvre Amar de la jungle. Celui-ci était grand, imposant, magnifiquement costumé : un masque de hibou peint avec soin, orné de vraies plumes de rapace, des yeux de verre qui buvaient les flammes ; une robe noire brodée de motifs d’os en fil blanc ; et dans la main, un crâne enflammé qui puait le kérosène. Du travail de professionnel. Sa voix tonna depuis le gouffre, portée par tout un réseau de tuyaux, si puissante qu’on en sentait le souffle. « Peuple de la jungle, enfant de l’ancien monde – entendez la voix de celui qui règne sous la terre. » Soixante fidèles se prosternèrent d’un seul corps. « Mitnal est ouvert. Le chemin entre les mondes est de nouveau praticable. Les anciens dieux n’ont pas oublié leur peuple. Mais les dieux ont faim. Les dieux demandent des offrandes, et l’obéissance. Qui obéit sera protégé. Qui désobéit connaîtra la colère d’Ah Puch – et la colère d’Ah Puch ne connaît pas la pitié. »

Deux démonios peints en squelette s’avancèrent, mieux chorégraphiés que ceux d’Amar, l’un tendant un bol de copal fumant, l’autre un panier. « Déposez vos offrandes. Ce que vous possédez appartient aux dieux avant d’être à vous. »
C’est là que Roy interrompit la scène qu’il n’avait pas préparée depuis huit jours pour rien.
Les fumées d’abord, en nappes. Deux fusées éclairantes, une première ombre monstrueuse. Puis les explosions en chaîne, les pétards dans tous les sens, les fusils déchargés seuls, les cliquetis de métal comme une armée de tireurs invisibles. Roy hurlait dans ses tuyaux : « El Diablo ! El Diablo ! » – ponctué de rires mécaniques ; il embrasa ses murs d’alcool, lança sa seconde salve de fusées, fit tonner la dynamite. Le faux prêtre recula d’un bond. La foule crut à une apparition véritable, et la panique la prit.
Et alors se produisit ce que Roy n’avait pas calculé – pas du tout.
Un second souffle monta du cénote. Le puits exhala. Et une voix, une vraie, immense, roula du fond de la terre en faisant vibrer le sol :
« Qui dérange le dieu de Mitnal ? »

Les hypnotisés furent arrachés à leur torpeur d’un coup. Ce fut la déroute. On courut dans tous les sens, on se piétina, on hurla los demonios, los demonios – pas les faux, cette fois : les vrais, ceux du cauchemar. Des gardes vidèrent leurs chargeurs sur des ennemis invisibles, dans trois directions à la fois. Les chevaux s’arrachèrent à leurs piquets et partirent au galop en traînant leurs longes comme des serpents fous ; un foyer s’éparpilla sous leurs sabots, une bâche prit feu, puis une caisse. Et dans la cohue, certains fidèles basculèrent dans le puits.

Cordelia fait mouche
Cordélia n’attendait que ce vacarme pour couvrir son coup de feu.
Elle cala son fusil sur une arête de ruine, épaula, prit le grand Texan dans sa ligne de mire, et pressa la détente. La détonation se noya dans le feu d’artifice de Roy. Là-bas, à cent pas, Kimble s’arrêta net au beau milieu d’un rire — comme si une main l’avait cueilli par l’épaule. La balle l’avait ouvert en haut du dos ; il tourna sur lui-même, chercha un appui qui n’existait pas, et s’abattit vers le caracol, le nez dans la pierre. L’Américain à ses côtés ne se retourna même pas : il détala dans la nuit. Un coup de feu de plus dans une nuit qui n’était que coups de feu — personne ne le compta.

Au piquet, Sylvanus se tourna vers son gardien. « Espèce d’idiot, faites quelque chose ! Vous voyez bien que ça tourne mal — détachez-nous ! » Le garçon, terrifié par la voix du puits et les explosions sous ses pieds, s’approcha malgré lui. Elias se jeta sur lui ; Sylvanus, d’un bond, lui passa la chaîne autour du cou et serra. Le garde voulut se dégager — en vain : la prise fut parfaite, et l’homme s’affaissa, hors service. Elias lui fit les poches, en tira les clés, ramassa une baïonnette et lança sa Lee-Enfield à Sylvanus. Les chaînes tombèrent.
Roy, lui, mit le cap sur les barques — le point de ralliement, puisque Morley s’était chargé des bateaux. À travers la fumée, il vit Evaristo achever son affaire, ordonner le départ de ses mules, profiter du chaos pour disparaître. Le magicien l’aperçut de loin, ôta son chapeau, lui adressa un grand salut en riant, et s’en fut.

L’hélice
Trois secondes plus tard, le puits exhala une seconde fois. Et cette fois, ce ne fut pas une voix.
Des chauves-souris jaillirent du gouffre. Des centaines, des milliers. Pas un nuage – une spirale. Une hélice parfaite, serrée, silencieuse, qui monta au-dessus de la couronne de feu, tourna trois fois sur elle-même, puis se dispersa d’un coup comme une main qui s’ouvre, éparpillant ses ailes dans toute la jungle. Il en monta un souffle, presque un cri.
Cordélia poussa un hurlement. « Mon Dieu ! Qu’est-ce que ces imbéciles ont réveillé ? » Sylvanus, plus loin, sentit la même lame lui traverser l’esprit. Roy, lui, était trop ivre de son propre triomphe pour bien voir ce qui passait au-dessus de sa tête ; l’orgueil, ce soir-là, lui tint lieu d’armure.
La vieille lady empoigna son fusil et courut vérifier son ouvrage. Elle traversa les ruines seule, les flammes retombant autour d’elle, l’ombre énorme du cénote devant, le camp changé en tableau d’enfer derrière – et personne ne la vit. Là où Kimble était tombé, des torches s’allumèrent en arc de cercle : ses gardes le cherchaient. Dragomir avait disparu. Kimble, lui, gisait dans une mare de sang et tentait de se redresser, un Mauser à la main.
Cordélia ne discuta pas avec sa conscience. Cet homme vendait des villages et vidait des hommes de leur volonté ; il ne verrait pas le jour se lever. Elle l’acheva à bout portant. Le corps se disloqua sur la seconde balle, une bouillie répandue sur un bon mètre ; il n’en resta qu’une moitié de torse. Elle s’approcha, lui ferma les yeux d’un geste presque poli, fouilla ses poches – rien –, et prit la direction des barques, des bouts de cervelle sur ses bottines.

Ce qu’il y avait sous leurs pieds
Ils se retrouvèrent au grand bateau, le seul que Sylvanus n’eût pas saboté.
Elias, hagard, se jeta au cou de Roy en le remerciant mille fois. Sylvanus courait encore, marmonnant que les vampires allaient les vider de leur sang, vite, au bateau. Et Cordélia sortit des flammes la dernière, échevelée, le corsage maculé de sang, les bottines mouchetées de cervelle – un fameux soir. Elle prit l’avant-bras d’Elias. « Très heureuse de vous savoir tiré d’affaire, mon cher ami. J’ai fait ce que j’avais à faire avec Kimble. Il ne tuera plus aucun villageois, et ne terrorisera plus ces pauvres gens. » Puis, plus grave : l’homme obèse s’était enfui, et l’Américain – elle l’avait reconnu – c’était Dragomir. Ou ce qui en tenait lieu. Elle repensait au dirigeable, et à ce qu’ils y avaient vu ; ce géant-là n’avait pas toute sa tête.
Ils poussèrent au large. Derrière eux, Xamanik brûlait ; des explosions plus lointaines saluèrent le dépôt de munitions. Quand la cité ne fut plus qu’une tache à l’horizon, Roy sortit la tablette d’Elias, et Cordélia se pencha dessus.

Ce n’était pas une carte. C’était une coupe. Une tranche verticale du Mitnal – l’enfer maya, par strates. Tout en haut, à la surface, une rondelle qu’elle reconnut aussitôt : le caracol. Sous la tour, un escalier s’enfonçait dans la roche jusqu’à une première salle – celle qu’elle avait explorée -, puis des galeries qui se divisaient, se rejoignaient, plongeaient bien plus profond qu’elle ne l’aurait cru. Sur le côté, le cénote ; et son eau ne dormait pas seule : elle communiquait avec le réseau, un boyau étroit passant sous elle. Plus bas, le conduit se resserrait, et une silhouette y progressait. Plus bas encore, une nappe d’eau immense, presque un océan. Puis plus rien. Et tout au fond, une dernière chambre, plus vaste que les autres, marquée d’un symbole que la suie brouillait – jusqu’à ce qu’elle distingue les deux gueules ouvertes de part et d’autre, et les ailes repliées.
La tablette leur montrait ce qui dormait sous leurs pieds.

« C’est le domaine de Camazotz », dit Elias, et sa voix tremblait. « Voilà ce que je voulais arracher au cénote — et ce dont je voulais avertir Kimble, qui creusait droit vers lui sans le savoir. » Il posa un doigt sur la dernière chambre, la plus profonde, celle aux deux gueules et aux ailes repliées, et l’y laissa un instant, comme on touche une plaie. « Il faut laisser ces choses là où elles sont. »
C’était l’homme le moins fait au monde pour prononcer ces mots. Elias avait passé sa vie à ouvrir les portes que les autres verrouillent, à descendre dans les caves des cultes de la mort, à mettre un nom sur ce qui refusait d’en porter — il en avait tiré des livres. Un mystère, pour lui, n’était pas une chose qui devait rester un mystère. Et le voilà qui tournait le dos au plus grand de son existence, ici, sur cette barque, la mâchoire serrée, parce que lui, il avait vu ce qu’il y avait au fond.
Car personne, à bord, ne pouvait dire ce qui les regardait partir. Un dieu de chair et de sang, tapi dans sa nappe d’eau noire au bout du réseau ? Ou le plus vaste des subterfuges, une machinerie de tuyaux, de flûtes et de faux prêtres poussée d’un cran de trop ? Ils n’avaient ni la force, ni les moyens, ni — soyons honnêtes — le cœur de descendre trancher. On ne redescend pas interroger un puits qui vient de demander, d’une voix à faire trembler la terre, qui le dérange.

Alors la rivière les emporta vers l’aval, le nom nouveau au fond de la gorge comme un caillou froid — Camazotz —, et derrière eux Xamanik mourut lentement dans ses propres flammes. La gueule du cénote, elle, restait grande ouverte sur le ciel noir. Patiente. Et pas tout à fait éteinte.


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