Cent mètres de falaise à descendre dans le noir, sur une corde, pendant qu’une quinzaine d’hommes armés dînent au bord d’un puits sans fond. En bas, la fête s’arrête net à un coup de sifflet, et le camp se remet en marche — pas vers les hamacs, vers le gouffre. Cette nuit, on ne creuse pas : on prépare une salle. Trois explorateurs se séparent dans les ruines, et chacun trouve, seul, un morceau de la vérité. Acte 8 du Dieu de Mitnal, campagne Les Masques de Nyarlathotep.
La descente
La nuit était épaisse. Pas de lune à l’horizon — ou du moins une lune noyée dans les nuages, qui ne laissait filtrer qu’une lueur laiteuse, insuffisante. Sous la canopée, les étoiles n’existaient pas. La jungle était un mur noir qui sentait la terre mouillée et les fleurs nocturnes.
Ils descendirent du promontoire à flanc de falaise. Pas de sentier : des éboulements dans lesquels se faufiler, cent mètres de pente escarpée à négocier prise après prise. Chaque pas était un calcul. Ne pas faire craquer une branche. Ne pas glisser dans la boue. Ne pas trébucher sur une racine. À gauche, la rivière grondait, et ce grondement couvrait tout. C’était la seule bonne nouvelle de la soirée.
Ils passèrent la corde autour d’un tronc solide. Sylvanus irait le premier, en rappel, assuré par les deux autres. Le collectionneur n’était pas le plus vaillant grimpeur du groupe, mais il n’était pas non plus le plus lourd, et il y avait cette logique tordue des marchés qu’on ne discute plus : celui qui a le moins de chances de tenir passe d’abord, tant qu’il reste deux paires de bras en haut pour le retenir. Il mit son fusil en bandoulière pour ne pas le perdre, cala sa lanterne sourde contre sa hanche, et se laissa glisser.
Contre toute attente, il descendit comme une araignée.
Lui le premier surpris. Il cherchait ses appuis des mains et des bottines, choisissait le chemin le moins risqué — moins pour lui, disait-il, que pour Cordélia, qui suivrait et qui n’était pas taillée pour ce genre d’exercice. La poussière se détachait sous ses doigts. La sueur lui coulait dans les yeux. Des plantes coupantes lui griffaient les avant-bras. Ses jambes n’étaient plus que du coton quand il toucha enfin le sol, et il prit une grande inspiration dans une obscurité totale.
Il était à fleur d’une barque. Une grande embarcation retournée, traînée jusqu’à la terre ferme et renversée là. Une couverture parfaite. Il noua la corde à la coque pour la tendre, et assura la descente des deux autres.
Cordélia vint ensuite, fusil dans le dos, sac aux épaules, une bottine raclant la paroi. Sans grâce, mais sans casse — deux ou trois écorchures aux genoux, rien de plus. Sylvanus la reçut dans ses bras au pied de la falaise. Elle eut un mouvement de recul : l’homme était couvert de poussière, trempé de sueur, il sentait la bête. Elle ne fit pas de commentaire. Ce n’était pas le moment.
Roy ferma la marche, vérifia une dernière fois la solidité de la corde, et descendit en rappel avec l’économie d’un homme qui a fait ça toute sa vie. Discret. Sans un bruit.
Et devant eux, la vallée s’ouvrit.

L’usine de nuit
Des foyers brûlaient. Des flammes vives, et autour, des hommes. L’odeur de cuisine montait dans l’air — haricots, viande grillée, tortillas. Des voix, des rires, le cliquetis des bouteilles, le claquement mat des cartes qu’on abat sur une caisse. Une quinzaine d’hommes mangeaient, buvaient, jouaient. La chemise ouverte sur des poitrails velus, le chapeau repoussé en arrière, la journée finie. Les fusils reposaient contre les caisses, à portée de main.
Et au centre de tout, la fête tournait le dos à un trou noir d’une trentaine de mètres de large, que la nuit rendait plus noir encore.
Un coup de sifflet déchira l’air.
Long, aigu, il rebondit contre les parois du puits et remonta jusqu’à eux. La fête s’interrompit aussi net. Les cartes restèrent en suspens. Les rires moururent. Les hommes reposèrent les bouteilles, s’étirèrent, jurèrent en espagnol, et se levèrent.
La pause était finie. Le travail de nuit commençait.
Les lanternes s’allumèrent une à une. On raviva les foyers sous les marmites. Le camp qui digérait se remit en mouvement — mais pas vers les hamacs. Vers le puits. Les poulies grincèrent. Les seaux descendirent le long de la paroi et remontèrent lourds. Les hommes vidaient la boue sur des bâches et triaient à mains nues le fruit du gouffre. Un objet sombre passait de main en main, frotté, posé dans une caisse. Une caisse se ferme. Une autre s’ouvre. Tout est méthodique, tout est réglé. Une usine qui tourne de nuit.
Sauf que ce soir, quelque chose ne tournait pas rond.
Les hommes allaient plus vite. Pas mieux — plus vite. On se bousculait à la poulie. Un contremaître criait deux fois plus que d’ordinaire. Et surtout, ils n’étaient pas tous au puits. Une équipe de six travaillait sur le pourtour du cénote, et cette équipe-là ne creusait pas. Elle nettoyait. On arrachait les broussailles, on planait le sol à la pelle, on évacuait les gravats. Deux hommes plantaient à intervalles réguliers des torches encore éteintes tout autour de la gueule du puits. Douze, puis vingt, puis trente. Des gestes répétés, habituels.
Ce n’était pas un chantier qu’on aménage. C’était une salle qu’on prépare.

D’autres hommes sortaient des caisses de la pyramide. Pas les longues caisses d’artefacts qu’on y entassait depuis des semaines — d’autres, plus petites. On les ouvrait au sol et on alignait leur contenu sur une bâche : des lanternes à verre rouge, des bols de terre cuite, des tubes de papier huilé. Sur ce dernier point, Cordélia et Sylvanus n’eurent pas besoin de réfléchir longtemps. Des fumigènes. Et cette grappe de bâtons de bois pendus à une corde, que le vent faisait s’entrechoquer d’un cliquetis léger par-dessus le vide — ils avaient entendu ce son moins de douze heures plus tôt, dans le noir, juste avant qu’une lumière rouge n’explose dans la jungle.
Le fantôme. Le dieu de Mitnal. La mise en scène.
Sauf qu’ici, il n’y avait pas trois ivrognes et un crâne au kérosène. Il y avait une équipe, un matériel, un programme. Quelque chose se préparait au bord du puits, cette nuit même.
Ils étaient à plus de trois cents mètres, bien dissimulés. Il fallait un plan.

Chacun sa nuit
Roy proposa d’abord le bon sens : ils étaient venus par le haut, et remonter en catastrophe serait impossible. Autant préparer la sortie tout de suite. La grande embarcation à gauche serait leur fuite ; les trois ou quatre barques rangées derrière eux, il fallait les saboter, pour couper court à toute poursuite sur la rivière.
Il se tourna vers Cordélia pour lui exposer le plan.
Cordélia n’était plus là.
Elle s’était éclipsée, comme toujours, sans un mot, avalée par l’obscurité et les racines. Roy chercha du regard. Rien. Il jura entre ses dents contre cette femme qui n’en faisait qu’à sa tête et disparaissait comme un vrai spectre.
Alors chacun partit de son côté.
Sylvanus commença par la première coque, celle qui les abritait, et entreprit son couteau : une entaille patiente dans le fond, de quoi la faire couler dès qu’on la mettrait à l’eau. Roy repéra une échelle contre le mur d’enceinte — de quoi prendre de la hauteur — et grimpa. À mi-chemin, une racine, un faux pas ; il perdit l’équilibre, se rattrapa à un barreau, se figea, persuadé qu’on l’avait entendu. Il tourna la tête. Les derniers hommes du campement se faisaient engueuler par le contremaître et rappliquaient vers le cénote. Personne ne regardait dans sa direction. Tous convergeaient vers le gouffre. Ne restaient, au bord de la rivière, que trois gardes assoupis auprès des mules.
Trois personnages, trois directions. La nuit les avala séparément.

Le caracol
Cordélia, elle, avançait dans le noir vers la silhouette immense du caracol.
La tour ronde émergeait de la canopée entre des rideaux de lianes, et de près, elle écrasait tout. La carte ne lui rendait pas justice. Une plateforme à deux niveaux, quinze mètres de pierres grises rongées de racines, le sommet effondré côté sud comme un crâne ouvert. Dans l’épaisseur des murs s’ouvraient non pas des fenêtres, mais des fentes étroites, profondes, percées à des hauteurs et des angles qui n’avaient rien d’architectural. Rien de décoratif non plus. Quelque chose d’astronomique.
C’était de ce caracol qu’on avait tiré Elias, la vieille bouche du hibou l’avait dit avant qu’on la vide de son sang : Elias avait faussé compagnie aux gardes, s’était glissé à l’intérieur de la tour, et on l’en avait extrait à coups de crosse.
Elle tendit l’oreille. Aucune lanterne, aucune voix, aucun pas. Le lieu était désert, mis à l’écart, oublié — sans intérêt stratégique pour les hommes du camp. Elle monta les marches vers l’entrée.
Deux choses l’arrêtèrent. D’abord, une des fentes du niveau inférieur, dont l’axe ne visait pas le ciel mais plongeait vers l’horizon est, là où le soleil se lève, avec une précision qu’elle ne savait pas calculer mais dont elle mesurait l’intention. Ensuite, à hauteur d’œil près de l’entrée, gravées dans la pierre maya, des lettres latines parfaitement incongrues : ES 1889. Edward Steelbridge. L’autre explorateur. Trente-trois ans plus tôt, il avait posé ses initiales là comme un touriste sur un monument.
De l’entrée montait une odeur terreuse, végétale, si forte qu’elle en étouffait presque. Cordélia écarta les lianes du canon de son fusil, les rabattit derrière elle pour masquer la lumière de sa lampe, et entra.

L’intérieur était un puits de fraîcheur et de pénombre. Le plafond crevé laissait pendre des lianes. Un escalier en colimaçon montait le long de la paroi, au-dessus du vide. Contre le mur nord de la chambre basse, il y avait les traces d’une présence récente. Un tapis de sol roulé. Des boîtes de sardines vides empilées avec soin — non, pas vides : fermées, pas même ouvertes. Une vingtaine de moignons de bougies alignés. Une corde. Un pied-de-biche appuyé contre le mur, le métal encore propre.

Quelqu’un avait vécu ici. En secret. Récemment.
Elle fouilla, cherchant un objet qu’elle reconnaîtrait. Au milieu des bougies, une pipe intacte. Aucun doute pour elle : celle d’Elias. Elle la glissa dans sa poche et se demanda ce qu’il était venu faire là, à part se cacher.
La réponse était dans le mur. Une dalle avait été arrachée, patiemment, au pied-de-biche, et gisait au sol. Derrière, des marches apparaissaient. Un escalier taillé dans la roche, si étroit qu’un seul homme y passait de front. Les premières marches avaient été balayées — nettoyées. Plus bas, l’obscurité totale, un courant d’air froid, un air minéral très ancien avec une pointe d’ammoniaque.
Elle posa les mains de part et d’autre de la paroi et descendit. Vingt-deux marches. L’escalier tournait une fois sur lui-même et débouchait sur une chambre taillée dans le calcaire vif, six mètres sur quatre, plafond bas, un air immobile depuis des siècles que seul un homme au pied-de-biche avait dérangé avant elle.
Les murs étaient peints.

Les quatre fresques
Elle leva sa lampe, et les couleurs bougèrent — illusion de la flamme, mais saisissante. Rouge très vif, noir de fumée, blanc osseux, et un bleu profond, éclatant, qu’elle n’avait jamais vu sur aucun site connu. L’air confiné avait tout gardé intact. Des siècles, peut-être un millénaire, et les pigments avaient à peine pâli. Quatre panneaux, quatre murs, une histoire qui se lisait de gauche à droite. Elle sortit son carnet, oublia Roy, oublia Morley, oublia Jackson Elias, et lut.

Le premier panneau lui glaça le sang. Un ciel nocturne emplissait toute la moitié haute du mur, et ce ciel était plein d’ailes blanches. Des dizaines de créatures, des chauves-souris grandes comme des maisons, descendaient sur des villages. Des silhouettes humaines couraient, tombaient, étaient emportées. Au centre, dominant tout, une figure colossale, mi-homme mi-chauve-souris, les ailes déployées d’un bord à l’autre du panneau, la gueule ouverte. En dessous, des villages vides, des maisons aux portes béantes, des places désertes. Et dans un coin, petit, presque timide, un hibou perché sur une branche, qui regardait.
Ce n’était pas un mythe. C’était une chronique. Le règne d’une chose qui s’était emparée de ce territoire.

Le deuxième panneau montrait la riposte. Des prêtres coiffés de hiboux, alignés au bord d’un puits qu’elle reconnut aussitôt — le cénote, dessiné en coupe, la surface au-dessus, puis les galeries en dessous comme une fourmilière. La figure colossale de la chauve-souris était poussée vers le bas, vers la chambre la plus profonde, par des rayons qui partaient des prêtres. Au-dessus d’elle, les artistes avaient peint de l’eau — des volutes bleues remplissant le puits et les galeries, recouvrant le dieu comme un couvercle. Et debout sur ce couvercle, encadrée de deux hiboux, une figure squelettique qu’elle connaissait. Elle l’avait vue sur la stèle du sentier. Ap’uch, seigneur du Mitnal, dressé sur la porte comme une sentinelle.
Quelque chose de très ancien dormait au fond du gouffre, sous un couvercle d’eau. Et ces abrutis, en le vidant, étaient peut-être en train de le réveiller.

Le troisième panneau était un mode d’emploi. Le même puits, en paix cette fois. Un rite, des prêtres tenant des objets sacrés — le maïs, le couteau, le bol, le bâton, le disque, exactement ceux de la stèle penchée. Du sang et des offrandes versés dans l’eau au plus long jour de l’année. Un glyphe solaire qui revenait partout. Et à côté du glyphe, dessinée avec une précision d’architecte, la tour ronde, une fente, un rayon de soleil qui la traversait et tombait juste. Cordélia comprit ce qu’était vraiment le caracol : non pas un lieu pour contempler le ciel, mais un calendrier pour savoir quand il fallait payer. Une créance divine, avec sa date d’échéance.

Le quatrième panneau était différent des autres. Peint plus vite, plus sombre, comme sous la contrainte. On sentait la main forcée. Des figures en masque de chauve-souris travaillaient dans des grottes couleur de brasier. Entre leurs mains, une pierre dressée, haute, sculptée — qu’elle n’avait jamais vue et qu’elle reconnut pourtant, parce qu’on l’avait peinte en train de faire ce pour quoi elle existait. Des silhouettes humaines pressées contre elle, et l’or rouge qui quittait leur corps pour entrer dans la pierre. Une pierre qui boit le sang.
À gauche, la pierre dressée dans le puits, le puits sans eau, tout gorgé de rouge, l’ocre sec, la porte ouverte en dessous, et la figure colossale remontant par la galerie. À droite, la même pierre, mais brisée — fracassée par des prêtres armés de masses, ses morceaux épars, la porte fermée en dessous. Et sur les débris, un hibou perché, silencieux.
Ça n’avait plus rien de Scooby-Doo. Cordélia fit un test de raison, et le paya d’un point : ce n’était pas la fresque qui l’effrayait, mais la question qu’elle posait. Qu’est-ce que la précipitation des hommes du camp était en train de réveiller ?
Elle dessina les quatre panneaux dans son carnet. Deux fois plutôt qu’une.
Sous les deux images jumelles du dernier mur, elle remarqua une niche rectangulaire creusée dans la paroi — quarante centimètres sur trente, profonde d’une main, vide. Mais pas vide depuis toujours : le fond gardait une épaisseur de poussière, et les bords portaient des éclats frais, du calcaire blanc pas encore patiné. Quelque chose avait été délogé de là, récemment, au pied-de-biche. La poussière avait gardé l’empreinte : un objet plat, une main de profondeur, deux mains de large. Ni rouille ni limaille — pas de métal.

Le témoignage d’Amar lui revint :
Elias, a eu un souci au camp. Un soir il a été ramené de force, il n’était plus au puits. Il a été surpris dans la tour. Il portait quelque chose sous sa chemise, qu’il refusait de lâcher ; on l’avait frappé pour le lui arracher, et Kimble s’en était emparé avant de chasser tout le monde. Ce qui s’était joué là s’était joué entre lui et le gringo, loin des regards.

Dans l’angle de la chambre, un autre escalier reprenait et descendait encore, avec des traces de passage qui montaient et descendaient. Elle le suivit sur une douzaine de marches, sous l’antichambre, jusqu’à un éboulement. Pas total : quelqu’un avait commencé à le dégager, méthodiquement, empilant les pierres contre la paroi, ménageant en haut du tas un trou noir large comme les épaules d’un homme mince. De l’air froid et humide en sortait. Quelqu’un s’était arrêté là — ou on l’avait arrêté.
Elle attrapa le pied-de-biche laissé par Elias et s’attaqua aux pierres. Elle avait de la force et un bon outil ; elle délogea les blocs sans peine. Mais elle comprit vite l’ampleur de la tâche : quatre à six heures de travail pour ouvrir un passage. Dix secondes avec un bâton de dynamite. Il y avait quelque chose derrière, l’humidité le disait. Elle renonça, et décida de rejoindre la base de la pyramide.
En remontant, elle osait à peine jeter un œil aux fresques. Elle chassait de son esprit la pierre qui boit, la niche forcée, le passage muré. Et quand elle ressortit à l’air libre, elle vit, en contrebas, à cinq ou six mètres d’elle à peine, des villageois qui avançaient d’un pas lourd et lent vers le cénote. Ils ne la regardaient pas. Ils ne regardaient rien. Ils semblaient aimantés par le gouffre.

Le puits, et l’homme qui creuse
Le puits, et l’homme qui creuse
Pendant que Cordélia lisait les murs, Roy traversait le camp.
Il repéra d’abord l’homme en chemise, tout en bas du gouffre. Le Blanc à l’allure germanique, dix mètres sous le rebord, plaqué contre la roche, qui creusait sans lever la tête et sans surveillance. Ils avaient même son prénom, arraché aux témoignages : Tomás. Celui qui creuse tout le jour contre la paroi et qui, la nuit, dort comme un mort. Avant, disait-on, Tomas avait peur du noir.
Mais l’équipe se déplaçait précisément par là, vers le cénote. Roy choisit l’inverse : passer derrière eux, par le flanc désert. Il progressait de racine en racine, avec un calme de prestidigitateur, évitant chaque brindille susceptible de craquer. Deux gardes discutaient un peu plus loin ; il se faufila comme un chat, se coula d’une pierre à l’autre, et les laissa dans son dos.
Restait un dernier homme en travers de son chemin — un garde en poste, seul, qui surveillait l’escalier menant vers le bas. Roy voulut le prendre par surprise : descendre en catimini, se suspendre au-dessus de lui, l’assommer d’un coup de crosse à la nuque, une main sur la bouche. Un travail de spadassin — pas de meurtre, cette fois, juste neutraliser.
Il rata son jet de discrétion, et rata pire encore. En dégainant son couteau, la lame lui ouvrit la main. Un point de vie parti bêtement, pour la première fois de sa carrière — le stress. Le garde, tétanisé, l’avait vu venir. L’homme empoigna sa Lee-Enfield, l’épaula, tira. La détonation partit dans la nuit. Le coup passa au-dessus de la tête de Roy.
Alors Roy lança sa dague. Réussite extrême — empalement. La lame se ficha dans la gorge du garde.
L’homme ne tomba pas. Il résista, chancelant, arracha la dague de son cou, tenta de crier ; mais il ne sortit de sa bouche qu’un gargouillis de sang. Roy voulut le jeter dans le vide, le faire basculer d’un coup d’épaule — impossible, l’autre était trop lourd, un vrai colosse. Il renonça, récupéra sa dague, et détala. Un coup de fusil avait claqué : tout le monde l’avait entendu. Inutile de s’attarder sur le corps.
Il fila vers la pyramide.

Ce que la pyramide gardait
La pyramide ne se dressait pas devant lui : elle s’effondrait. De près, un chaos de pierres, de végétation, de gravats, plus proche d’une colline brisée que d’une merveille. Mais sous le désordre, les lignes tenaient — des angles, des terrasses, des blocs taillés. Les Mayas avaient bâti cela ; le temps l’avait démoli ; et des hommes s’y étaient installés comme un bernard-l’ermite dans une coquille vide.
L’entrée était une fracture à la base, deux mètres de large, moins d’un mètre cinquante de haut. Il fallait se courber pour entrer. À l’intérieur, l’air changeait : frais, sec, minéral, une odeur de pierre mêlée de tabac, de café et d’alcool. Des hommes vivaient là.
Roy avança dans le noir, happé par la pierre. Le couloir descendait — un mètre, un mètre cinquante — ses pieds cherchant des marches qu’ils ne trouvaient pas, ne rencontrant que des débris. Une lueur brillait au fond. Il déboucha dans une chambre : la première vraie fraîcheur qu’il ressentait depuis Campeche, un silence de pierre qui faisait oublier celui de la forêt.
Des lits de camp. Une caisse retournée en guise de table, avec des cartes à jouer, une bouteille de tequila aux trois quarts vide, des verres, un cendrier plein de mégots. Des effets personnels en désordre, un rasoir, des vêtements. Une carte du Yucatán punaisée au mur, hérissée d’épingles rouges. Personne.
Il eut l’idée de se déguiser et enfila les habits d’un des occupants. Malchance : ils étaient bien trop grands. Il flottait dans les vêtements d’un obèse — sans doute l’homme au large chapeau entraperçu la veille. Il y renonça. Pas de déguisement dans des frusques taillées pour deux fois sa carrure.
Au fond de la pièce, des caisses. Beaucoup de caisses, la plupart ouvertes, des choses dépassant. Il s’approcha, et ce qu’il découvrit lui fit oublier le reste. Des caisses militaires. Une centaine de fusils à verrou, six par caisse — des Mauser M1903, calibre 7,65, allemands et turcs. Des caisses de cartouches, huit mille peut-être. Une vingtaine de caisses de conserves, viande, haricots, semoule, maïs. Des rangées de bouteilles d’alcool. Et une grosse caisse à part, marquée de caractères chinois.
De quoi faire un très beau feu d’artifice. Roy rangea l’idée dans un coin de sa tête.
Il y avait une porte, au bout. Un cadre de bois scellé dans la pierre, une porte fermée d’une barre de bois robuste et d’un cadenas lourd frappé du sigle d’une compagnie de chemin de fer. À hauteur de genou, tout en bas, une petite lucarne. Roy sortit ses outils et entreprit de crocheter, sans même regarder ce qu’il y avait derrière — pour gagner du temps.

Le rassemblement
Sylvanus, lui, était resté seul.
Ses deux compagnons l’avaient planté là, chacun parti de son côté sans un mot, et le collectionneur luttait contre l’angoisse qui montait. Il termina de saboter les trois barques, puis se posta derrière la plus à gauche, la plus proche du lit de la rivière, le fusil calé sur une caisse, l’œil sur les trois gardes des mules. Puis il monta dans la grande embarcation par l’arrière — assez large pour transporter caisses et matériel, avec encore quelques caisses de conserves sous bâche — et se glissa sous une toile, à l’abri de la pluie qui s’était mise à tomber et des regards.
Car l’orage avait éclaté. Le ciel se zébrait d’éclairs, le tonnerre roulait, la pluie noyait la vallée. Les trois gardes avaient levé la tête au coup de feu, contemplé les éclairs sans réagir, puis s’étaient réfugiés sous leur tente, une bouteille de tequila à partager. Le coup de feu du garde, dans tout ce vacarme, n’avait alerté personne. Même Sylvanus, qui l’avait entendue, n’aurait su dire si c’était un fusil ou le ciel.
Puis la pluie cessa. L’orage s’éloigna, la faune reprit voix, et la vallée changea de visage.
Autour du cénote, une multitude de torches s’allumaient, dégageant une aura rougeâtre qui envahissait les ruines. À la lumière, des choses invisibles jusque-là émergeaient de la végétation : d’énormes visages de pierre, titanesques, aux yeux grands ouverts, à la gueule béante hérissée de dents pointues. Le sol autour du puits avait été balayé, garni de lanternes rouges, de bols de terre, de fumigènes, de carillons.

Et des silhouettes commençaient à sortir de la jungle.
Elles arrivaient par le sentier principal, par groupes de cinq ou six, rougeoyant au passage des braises. Des hommes en chemise blanche, le chapeau à la main. Des femmes en robe sombre. Des vieux appuyés sur des bâtons. Quelques enfants. Des villageois — pas des hommes de main. Ils avançaient en silence, graves, convergeant tous vers le cénote sans un regard pour les tentes ni les fusils, comme si le camp n’existait pas. En une heure, ils furent une soixantaine autour du puits.

Sylvanus les regardait depuis la barque, et son inquiétude enflait. Un rituel sacrificiel, peut-être — il avait lu des choses sur ces anciennes cultures. Il épaula son fusil, mit en joue les gardes de la tente, à défaut de pouvoir atteindre le cénote, bien trop loin. Mais il était tétanisé, et il le savait. Il ne pouvait que grommeler en silence et maudire ses deux compagnons, partis le laisser seul, en le contraignant maintenant à les attendre plutôt que de prendre des risques insensés.
Il regardait sa montre. Combien de temps déjà qu’ils étaient partis ?
Trois hommes séparés dans la nuit. Une pierre qui boit le sang, murée sous un observatoire. Une porte cadenassée au fond d’une pyramide. Et soixante villageois qui descendent, d’un pas d’aimant, vers un gouffre qu’on prépare comme une salle.
Personne, cette nuit, ne fera le compte de ce que chacun a vu.


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