Normandie, années 1920. Une pluie battante s’abat sur les falaises de craie, et le vent de la Manche charrie avec lui des secrets que nul ne devrait connaître.Lorsque le professeur Calentier et sa fille Joséphine disparaissent précipitamment de leur demeure rouennaise, nos trois enquêteurs — Jean de Trégastel, sculpteur et gueule cassée hanté par les tranchées ; Jacques, vétéran aguerri au regard perçant ; et le jeune Eugène, cambrioleur au charme canaille — se lancent sur leurs traces. Une lettre adressée à un notaire d’Yport constitue leur seule piste.
Mais avant même de quitter Rouen, une rencontre inattendue bouleverse leurs plans. Dans la maison désertée des Calentier, ils découvrent une visiteuse pour le moins singulière : Donna Serafina di Vallecorti, médium italienne, veuve d’un riche mécène, aussi excentrique qu’énigmatique. Venue elle aussi à la recherche du professeur disparu, elle s’impose dans leur équipée avec l’assurance de ceux qui ont fréquenté les têtes couronnées d’Istanbul à Londres.
La route vers la côte les mène jusqu’à Yport, ancien village de pêcheurs où le temps semble s’être arrêté. Un village où les enfants construisent d’étranges spirales de galets, où les marins comptent sur leurs doigts dans une boucle obsessionnelle, où les barques pourrissent sur la grève alors qu’elles devraient être en mer. Un village où chaque regard furtif, chaque porte close, chaque silence trahit un secret inavouable.
Au sommet de la pointe du Chicard, la villa abandonnée des Calentier les attend — et avec elle, les réponses qu’ils cherchent. Mais dans les ténèbres normandes, d’autres silhouettes convergent vers cette demeure en ruine. Des hommes de mer aux yeux fiévreux, qui connaissent des choses que nul ne devrait savoir…
Le silence de la rue d’Ernemont
Le soleil avait commencé à percer les nuages lorsque nos enquêteurs arrivèrent rue d’Ernemont. Le quartier était calme — trop calme. L’air semblait suspendu, chargé d’une tension indéfinissable.
Eugène venait tout juste de rejoindre ses compagnons après son incroyable évasion par les toits. Jacques et Jean, quant à eux, revenaient directement du commissariat. Tous trois convergeaient vers la maison du professeur Calentier, ignorant encore ce qui les y attendait.

La maison aux portes béantes
Le choc fut immédiat. La maison était silencieuse, et toutes les portes béaient : celle du jardin, du salon, de l’entrée, même celle de la cave. Tout était entrebâillé, comme si les occupants avaient fui précipitamment. Le garage était vide, la voiture avait disparu. Aucune trace de Joséphine, aucune trace du professeur.
En pénétrant à l’intérieur, pas un bruit ne venait troubler ce silence oppressant. Pourtant, rien n’avait été oublié dans la fuite. Les tasses posées sur les tables étaient encore chaudes. Le feu de cheminée était à peine éteint. Sur la table, la nappe avait été retirée à la hâte. Dans le vestibule, des empreintes de pas humides marquaient le carreau de ciment — des traces difficilement identifiables qui s’arrêtaient net au pied de l’escalier.
Jean monta dans la chambre et constata que les draps avaient été soigneusement pliés. Un seul tiroir avait été entièrement vidé. Mais c’est dans les affaires de Joséphine qu’il fit une découverte troublante : sa propre photographie, glissée parmi les effets personnels de la jeune femme.
Les tourments de l’absence
L’atmosphère pesait lourdement sur les épaules de nos trois compagnons. Pour Jean, ce coup était particulièrement dur. La disparition surnaturelle du professeur Calentier sur les toits — dont Eugène avait été témoin direct — restait incompréhensible. Quant à l’absence de Joséphine, elle soulevait d’innombrables interrogations. Avait-elle manipulé Jean depuis le début ? Ou était-elle victime de son propre père ? Si tel était le cas, elle courait un grave danger, car Calentier n’avait jamais semblé équilibré.
Les affaires étaient chargées dans la voiture. La destination était claire : É-port, à deux heures de route. L’adresse exacte de la propriété des Calentier leur était inconnue, mais ils disposaient d’un indice : une lettre adressée au notaire Maître Ferriol.
Quelqu’un nous observe
Au moment où le groupe s’apprêtait à quitter la villa, Eugène ressentit quelque chose d’étrange. Une sensation fugace mais indéniable : celle d’être observé. Instinctivement, il s’arrêta sur le perron, feignant de refaire son lacet — un vieux réflexe acquis lors de ses nombreux repérages. Discrètement, il balaya les environs du regard.
Un léger sifflement — un signal convenu entre complices — attira l’attention de Jacques. Celui-ci se retourna vers Eugène et, suivant son regard, aperçut le mouvement : juste au-dessus du jeune homme, un rideau venait de bouger. Il y avait quelqu’un dans la maison. Quelqu’un qu’ils n’avaient pas trouvé lors de leur inspection.
Sans hésitation, Jacques dégaina son arme et fit signe à Eugène de le suivre. Tous deux gravirent les marches quatre à quatre tandis que Jean, resté près de la camionnette et n’ayant rien compris à cet échange silencieux, accéléra le chargement des affaires — pressentant qu’un départ précipité serait peut-être nécessaire.

Un parfum de violette et de secrets
Jacques et Eugène traversèrent le hall d’entrée en trombe, manquant de glisser sur le carrelage ancien. Ils gravirent l’escalier au bois travaillé et débouchèrent à l’étage où l’air était curieusement tiède, chargé d’une odeur persistante. Les rideaux lourds tamisaient la lumière normande de cette fin d’après-midi pluvieuse, créant une atmosphère de clair-obscur. Une odeur de bois humide flottait dans l’air, mêlée à un parfum entêtant.
Tout provenait de la chambre de Calentier. Jacques fut le premier à y pénétrer. L’odeur le frappa immédiatement : violette, iris, quelque chose de presque poussiéreux. Un parfum trop capiteux, trop vivant pour cette maison supposée vide. Un léger grincement se fit entendre derrière la porte, suivi d’un bruit plus net. Quelqu’un bougeait.
Au moment où Jacques poussa la porte, un faisceau de lampe torche glissa sur le parquet. La lumière du couloir inonda la pièce, révélant la commode Louis-Philippe, les murs tendus de tissu, le fauteuil tourné vers la baie vitrée. Et là, à quatre pattes près d’un guéridon, une silhouette.
Une femme en manteau de fourrure noire, un foulard de soie autour du cou, fouillait la pénombre des plinthes avec sa lampe torche. Son sac était éventré au sol, certainement sous l’effet de la précipitation. Des papiers éparpillés jonchaient le parquet, accompagnés d’un poudrier, d’une broche en œil de chat et d’une petite loupe dorée.
Jacques l’invectiva immédiatement, lui ordonnant de se lever et de mettre les mains en l’air…

L’intruse au manteau de fourrure
La femme se redressa avec une souplesse surprenante, époussetant ses gants de velours et ajustant son petit chapeau avec élégance. C’était une vieille femme, indéniablement chic, dont le manteau de fourrure épousait parfaitement les formes. Mais ce qui frappa Jacques fut son calme étonnant. Là où son visage aurait dû être terrorisé par cette irruption soudaine — un homme armé et un adolescent surgissant dans la chambre —, elle murmura simplement avec un sourire :
« Oh mais quelle chance, vous êtes là. »
Son apparence évoquait un personnage tout droit sorti d’un feuilleton mondain, quelque chose entre l’aristocratie décadente et les héroïnes de la série Arabesque. Maquillée comme une actrice, trop parfumée, trop habillée — comme si elle se rendait à l’opéra plutôt qu’à une effraction.
« Vous ne me reconnaissez pas ? »
« Voyons, voyons, qu’avons-nous là ? » lança-t-elle d’un ton presque amusé. « Depuis le temps que je vous surveillais, vous allez peut-être me dire ce que vous avez fait de ce pauvre Calentier. »
« Justement, nous le cherchons », répondit Jacques. « Et puis qui êtes-vous, madame ? Dans l’état d’aliénation dans lequel il est, il n’est pas bon de le savoir dans la nature. »
« Vous le connaissez donc. Très étrange, je ne vous ai jamais vu à aucune de ses soirées. »
« Nous travaillons pour lui. Mais qui êtes-vous ? »
« Vous posez beaucoup de questions sans même vous présenter. Mais enfin, vous me reconnaissez. Vous me reconnaissez, n’est-ce pas ? »
Un silence embarrassé s’installa. Pendant que ses interlocuteurs cherchaient leurs mots, elle fit claquer un petit poudrier et se remit tranquillement du blush en se regardant dans le miroir.
Eugène tenta de reprendre contenance : « Madame, je tiens à vous dire qu’on a failli… Je veux dire, vous auriez pu vous faire tirer dessus là. Qu’est-ce que vous faites par terre dans une maison comme ça ? Vous savez que nous sommes des détectives ? »
« Mais grand Dieu, par qui ? » s’exclama-t-elle.
« Par nous, pardi ! »
« Oh ! Vous tirez donc sur les inconnus avant même de leur demander qui ils sont ? Eh bien, il ne faudrait pas que vous ayez de chance. Vous voyez bien que non. Si vous ne vous étiez pas renseignés un petit peu sur vous, je pourrais penser que vous êtes des malfrats. »
« Eh bien, pensez ce que vous voulez. Mais vous allez nous dire qui vous êtes quand même, au bout d’un moment. »
Jacques finit par ranger son arme. C’est à ce moment que Jean, inquiet de ne pas voir revenir ses compagnons, monta à l’étage. Il fut estomaqué par la scène : cette petite femme si chic, aux vêtements flamboyants, semblait totalement égarée dans ce contexte. Son parfum entêtant avait envahi toute la pièce.
« Eh bien, bonsoir madame », dit-il simplement.
Elle lui tendit une main trop longue, trop maigre, trop déguingandée, ornée d’une mitaine en dentelle noire. Jean lui fit le baisemain avec courtoisie.
« Madame, nous n’avons pas été présentés, mais nous pensions que la maison était vide. Les occupants sont de toute évidence partis précipitamment et nous sommes à leur recherche. Peut-être avez-vous le moyen de nous renseigner sur leur absence et leur destination ? »
« Mais tout comme vous, je cherche ce pauvre Calentier depuis des semaines. »
« Depuis des semaines, vraiment ? »
« Oui. Depuis qu’il ne répond plus ni à mes télégrammes ni à aucune de mes tentatives pour communiquer avec lui. »

Celle qui parle aux morts
« Et vous êtes, madame ? »
« Vous ne me reconnaissez pas non plus ? »
« Suis-je censé vous connaître ? »
« Enfin, d’Istanbul à Londres, toute la bonne société me reconnaîtrait ! »
« Je suis navré, mais je n’ai pas le sentiment de faire partie de la bonne société, madame. Je ne suis qu’un modeste artisan sculpteur, même s’il a quelques origines. Mais c’est de la petite aristocratie locale, pas internationale. »
Un petit rire espiègle échappa à Eugène tandis que Jean se présentait : « Laissez-moi me présenter, je suis Jean de Trégastel. »
La femme fouilla dans son petit sac à main tout en sequins noirs orné de perles et en sortit un porte-cartes en nacre. Elle tendit à chacun une carte de visite gaufrée, écrite à l’or fin :
Donna Serafina di Vallecorti Apaisseuse d’âme, médium, spirite
« Intéressant », commenta Jean, les yeux légèrement écarquillés. « Qu’est-ce que ça veut dire tout ça, madame ? Il va surtout nous falloir plus d’explications. Quel type de relation entretenez-vous avec M. Calentier puisque vous essayez de le joindre depuis plusieurs semaines ? Vous venez d’Italie, c’est cela ? »
« Je suis du monde entier. Il y a encore trois mois, je lisais dans les mains du grand Négus, tentant de prédire l’avenir de son royaume. Et peut-être dans quelques mois serai-je à New York, si j’y suis appelée. »
L’argent, la folie et la statue
La médium expliqua que Calentier était une relation de longue date. Son défunt mari avait été l’un de ses mécènes, et tous deux avaient l’habitude de correspondre au sujet de ses travaux les plus récents et de ses projets d’exposition. Mais ses dernières missives étaient restées sans réponse.
« Et vous travailliez dernièrement sur un sujet commun, j’imagine ? » demanda Jean.
« Je vous l’ai dit, mon mari était un de ses mécènes. Et il m’avait assuré avoir fait une découverte sensationnelle. Il méritait un nouveau mouvement de fond en sa faveur. C’est à ce moment que notre correspondance s’est brusquement arrêtée. »
« Sa nouvelle découverte lui a surtout fait perdre la boule, à ce pauvre Calentier. Vous le verriez, je pense que vous seriez surpris. »
« Calentier a toujours été un petit peu extravagant. »
« Je pense qu’on est au-delà de l’extravagance. Il est devenu fou. »
« C’est l’esprit petit bourgeois étriqué provincial de Rouen qui vous fait dire ça, mon chou. »
« Alors si on enlève bourgeois, oui, peut-être. »
« J’ai dit petit, calmez-vous. »
Elle éclata de rire en prenant un cachet.
Des mensonges en dentelle noire ?
Jacques revint à la charge : « Tout ça ne nous explique pas comment vous êtes rentrée dans cette maison et pourquoi vous êtes seule ici. »
« Pas plus que vous, à moins que vous ayez un mandat de la police. »
« Nous étions déjà présents et invités dans cette maison par le professeur Calentier et sa fille. »
« Vu les sommes d’argent que nous lui avons données, mon mari et moi, je pense que je ne suis pas seulement invitée dans sa maison, j’en suis la quasi-propriétaire. »
Nouveau petit éclat de rire, nouveau cachet.
« Eh bien moi, tout ce que j’ai compris, c’est quasi. Et en général, quand on dit quasi, ça vaut rien », rétorqua Eugène.
« Et depuis quand êtes-vous arrivée exactement ? »
« Je l’ignore. Une heure, à peine. Pour tout vous dire, je pensais que Calentier ou au moins sa fille serait chez eux et j’espérais trouver des réponses. N’en trouvant pas, je me suis dit qu’il faudrait bien un moyen ou une trace dans cette maison qui me permettrait, avant d’alerter la police, de remonter jusqu’à eux. »
Elle ajouta qu’elle s’inquiétait depuis quelque temps de la disparition du professeur. Elle avait demandé à l’un de ses amis de surveiller les allées et venues de la maison, et elle savait qu’un mystérieux équipage composé de « curieux individus » était également sur ses traces.
« Dites-moi, c’est à Grimaud que vous avez demandé de faire ça ? » demanda Jacques.
« À qui ? Visiblement pas. Non, je ne crois pas que nous ayons les mêmes fréquentations, mon chou. Ce monsieur ne fait pas partie de mes connaissances. »
« Enfin bref », conclut Jean, « toujours est-il que les Calentiers ont tous disparu, visiblement de manière précipitée, et je pense que nous avons mieux à faire que de bavasser. Chère madame, nous allons y aller. »
Le doute s’installe
Jacques n’était pas entièrement satisfait des explications de la mystérieuse visiteuse. Il revint à la charge :
« Je me demande quand même, qu’est-ce que vous faisiez toute seule, dans le noir, dans cette maison, à vous cacher alors que nous sommes rentrés dedans ? »
« Je ne me cachais pas, mon chou, et je n’étais pas dans le noir », répondit-elle en agitant sa petite lampe de poche. « Je vous l’ai dit, je pensais que mes tentatives de communication restant sans réponse, je trouverais Calentier ou au moins sa fille à domicile. Ils n’étaient pas là, je me suis dit que peut-être une lettre, une facture, une mise en demeure d’huissier — que sais-je —, une trace quelconque, un indice me permettrait de savoir où ils étaient passés. Avant d’avertir la police et mon très bon ami le préfet. Je ne me cachais pas, je cherchais sur le guéridon. »
« Et en cherchant sur le guéridon, vous avez fait tomber tous vos papiers de magie noire, j’imagine », lança Eugène en désignant les documents éparpillés au sol.
« Mes papiers de magie noire, de quoi s’agit-il ? Une facture de mon parfumeur, une facture de mon couturier, une invitation pour l’Opéra Garnier. Voilà donc ce que vous appelez des papiers de magie noire, mon chou. Il faudra que je vous fasse sortir un petit peu de ce trou. »
Eugène se tourna vers Jacques et Jean, écartant les bras et haussant les sourcils : « Qu’est-ce qu’on fait de ça ? »
Fuite dans la nuit
Jean prit la parole pour rassurer leur interlocutrice : « Écoutez, soyez rassurée. M. Calentier était présent jusqu’à au moins hier soir dans cette maison, ainsi que sa fille. Et pourtant, voilà fort longtemps — ou du moins bien plus que la veille au soir — qu’il ne répondait plus. C’est probablement une décision de son propre chef, mais nous n’en avons pas connaissance et pas d’explication à vous donner. Nous disions qu’il avait perdu la tête. »
« Ah… »
« Il n’était clairement pas dans un état qu’on pourrait qualifier de normal. »
« Depuis quand ? »
« Perturbé depuis plusieurs semaines, c’est le moins qu’on puisse dire. »
« Ah, voilà donc l’explication à son silence. »
« Vraisemblablement, en effet. »
La médium fronça les sourcils : « Et votre collègue, ami, relation — amant peut-être —, disait il y a quelques minutes qu’il avait perdu la tête à cause de… la découverte ? »
« Il a été assez perturbé par la découverte d’un objet qu’il estime de grande valeur archéologique et… »
« La statue dont il me parlait, j’imagine. »
« Absolument. »
L’objet qui rend fou
Donna Serafina exprima sa perplexité : « Comment peut-il, dans un de ses courriers, me demander de débloquer des fonds pour une exposition exceptionnelle et puis, dans le même temps, être suffisamment perturbé par ce même objet pour en perdre la tête ? Ça n’a aucun sens. »
« Cette statuette est difficile à exposer », expliqua Jean. « On ne peut pas dire qu’elle soit particulièrement… comment dire ? Qu’elle soit très présentable au grand public. »
« Grand Dieu, mais qu’y a-t-elle donc ? »
« Avez-vous déjà vu les gisants produits après la Grande Peste ? Ces espèces de farces macabres absolument abjectes ? Elles sont terrifiantes, dérangeantes… C’est au-delà de ça. Il semblerait que ce soit une statuette, d’après ses dires, proto-historique, qui laisse supposer l’existence au moins d’une créature ou d’une divinité — que sais-je —, peut-être même antérieure à l’humanité. Elle est réellement hideuse et aurait un effet aussi horrible sur le public que si moi-même j’enlevais ce masque de maquillage qui cache mes véritables traits. »
C’est à ce moment que Donna Serafina remarqua ce que la pénombre avait dissimulé : une partie du visage de Jean était en réalité artificielle. Elle comprit qu’elle avait devant elle une « gueule cassée », un de ces soldats défigurés par la Grande Guerre dont le visage avait été reconstruit à l’aide de prothèses.
« Mon pauvre chou », dit-elle avec une compassion sincère, « bien que venant d’un tout autre milieu que vous, j’ai moi-même de nombreux amis qui ont subi les stigmates de la guerre. Soyez sûr que vous avez toute ma compassion, d’autant que je sais ce que nous devons aux gens comme vous. »
Un pacte avec l’inconnue
La médium proposa alors une collaboration : « Mais maintenant que nous avons fait les présentations, peut-être devrions-nous joindre nos forces pour chercher ce pauvre Calentier. Enfin, on ne disparaît pas dans Rouen en quelques secondes ou en quelques heures. »
Jacques l’interrogea sur son rôle exact : « Pourriez-vous néanmoins nous expliquer quel rôle jouez-vous dans la relation avec le professeur Calentier par rapport à cette statuette ? Vous avez dit que vous êtes médium, spirite, que vous avez été sollicitée pour… »
« Immensément riche ! Mais mon chou, ouvrez vos oreilles, enfin, vous n’allez pas me le faire répéter mille fois. Je vous ai dit que mon mari était un grand mécène et qu’il a, au cours de ces dernières années — Rouennais lui aussi, ce n’était pas le moindre de ses défauts — largement financé les recherches de Calentier. »
Elle précisa que si Calentier s’était par ailleurs intéressé à ses « dons phénoménaux, reconnus d’Istanbul jusqu’à Londres » — dons pour lesquels « toutes les têtes couronnées s’arrachaient » —, c’était une toute autre affaire.
« D’ailleurs, mes petits choux, si vous voulez, en guise de bonne volonté, je veux bien vous lire l’avenir. »
« Justement », répondit Jean, « si vous avez de tels dons de médium, ne peuvent-ils pas vous permettre de retrouver facilement le professeur Calentier ? »
« Je suis médium, je ne suis pas Dieu. »
« Je perce le voile du temps »
« Quelle est l’étendue de vos capacités, dans ce cas, en tant que médium ? Vous vous en servez pour quel type de recherches, exactement ? »
Donna Serafina énuméra ses talents avec emphase : « Je peux percer le voile du temps et distinguer les grandes trames de la destinée qui seront celles d’un homme ou d’une femme. Je peux communiquer avec les défunts et transmettre des messages. Et enfin, je suis une passeuse d’âmes reconnue. Si l’un de vos proches est coincé entre le monde d’ici-bas et les réalités d’en haut, je peux l’aider à trouver son chemin. »
Jean comprit alors l’ampleur du soutien financier qu’elle représentait. L’exposition de la trouvaille de Calentier n’avait pu se faire qu’avec des fonds considérables. Ils avaient face à eux un mécène qui avait investi énormément dans les fouilles et les travaux de recherche du professeur.
« Et vos capacités — comment appelle-t-on ça ? — elles sont sans égale. Peuvent-elles s’appliquer à des objets ? »
« Oui, bien sûr. Si votre tante Jeanne, votre oncle Georges ou votre grand-mère Georgette avaient un objet — un mouchoir, un poudre-nez, que sais-je — auquel ils tenaient particulièrement, je peux, grâce à cet objet, tenter de rentrer en communication avec eux. Mais la science des esprits est une science capricieuse. Encore faut-il que le voile soit fin, les esprits disposés. »

Mettez vos mains sur cette horreur
Jean eut alors une idée : « Jacques, que diriez-vous de tester les capacités de madame ? Rappelez-moi votre nom, je n’ai pas retenu. »
« Appelez-moi Donna Serafina di Vallecorti. »
« Donna Serafina. Que diriez-vous, Jacques, de permettre à Donna Serafina de nous montrer l’étendue de ses talents ? D’inspecter votre statuette ? »
« Oui, c’est une très bonne idée. »
La médium parut stupéfaite : « Vous voulez dire que vous êtes en possession de la statue qui coïnciderait avec la folie de Calentier ? »
« Ça se pourrait. »
« Mais vous devriez la remettre aux autorités, non ? »
« Pour l’instant, nous sommes les autorités. »
« Comment cela ? »
« C’est Calentier qui nous emploie. »
« Il vous a employés pour… Il anticipait sa disparition et vous a employés pour enquêter sur celle-ci ? »
« Non, il nous a embauchés pour des histoires de famille. Mais toujours à propos de cette statuette. »
Les enquêteurs se souvinrent qu’ils possédaient deux statuettes : la vraie et une copie. L’affaire avait même fait l’objet d’un article dans le journal.
« Jacques, allons chercher la statuette », proposa Jean.
« Je t’accompagne. »
Le gamin et la spirite
Les deux hommes sortirent, laissant le jeune Eugène — dix-huit ans à peine — seul face à Donna Serafina. Les yeux en amande de la médium se posèrent longuement sur l’adolescent. Elle sortit une petite boîte délicate et précieuse contenant de petits cachets, puis se remit du rouge à lèvres.
Eugène, refusant de se laisser intimider, décida de jouer les durs. Au lieu de détourner le regard, il se mit à tourner autour d’elle comme l’aurait fait un inspecteur de roman policier.
« Peut-être que les deux autres ont été bernés par vos mots savants, mais je vais vous dire : je n’ai pas confiance en vous. Ce n’est pas parce que vous venez avec votre maquillage et vos bijoux hors de prix qu’on va se plier. Je vous le dis, je ne vous fais pas confiance. Et s’ils vous emmènent avec nous, je vais garder un œil sur vous. »
« Tout d’abord, vous êtes bien le premier à m’appeler « ma petite dame ». »
« Je compte bien continuer, ma petite dame. Avec moi, il n’y a pas de choux. »
La médium ne sembla guère offusquée par cette insolence, comme si elle était habituée à ce qu’on lui parle sur tous les tons…
Joute verbale au clair-obscur
Donna Serafina ne sembla guère offusquée par l’insolence d’Eugène. Au contraire, elle parut presque s’en amuser, comme si elle s’encaillait avec plaisir.
« Ne vous inquiétez pas, mon petit. Si nous nous fréquentons dans les jours qui viennent pour retrouver ce pauvre Calentier, je tâcherai de vous faire départir de ces frustes manières provinciales et de vous donner un tout petit peu d’éducation. Cela manque pour compléter votre charme. Vous avez la beauté de la jeunesse — un chouïa de sophistication en plus et vous feriez tourner toutes les têtes. »
« Eh bien, manque de pot, parce que je n’ai pas tout compris ce que vous venez de me dire. J’imagine que ce n’était pas très intéressant. »
« Désespérant », soupira-t-elle.
Eugène en rajoutait clairement, tentant de jouer un personnage qu’il ne maîtrisait pas tout à fait — oscillant entre une assurance feinte et un côté volontairement rustre. La médium n’était pas dupe.
« Mais je ne comprends pas, par contre », poursuivit le jeune homme. « Qu’est-ce qui fait que vous veniez vous-même — l’épouse du grand mécène — vous-même mener l’enquête ? Pourquoi vous n’envoyez pas un larbin comme vous le faites tous ? »
« Parce que Calentier était par ailleurs un ami. Et notre correspondance avait certes des aspects professionnels, mais également des sujets que l’on partage avec la sphère amicale. Mon inquiétude le concernant est sincère. Elle l’est d’autant plus, vous le constatez et vous le confirmez, que sa fille a disparu avec lui. »
Face à face avec l’indicible
C’est à cet instant que Jacques et Jean revinrent. Ils portaient entre leurs mains une toile cirée qui semblait assez lourde, enveloppant un objet. Jacques souleva la toile, révélant une statue ancienne représentant une créature à tentacules posée sur une stèle couverte d’inscriptions.
« Voilà ce qui a rendu fou votre Calentier », déclara-t-il. « Et je vous suggère d’essayer d’entrer en relation, avec vos pouvoirs médiumniques, avec le professeur Calentier — si l’étendue de vos pouvoirs le permet —, car cet objet était très intimement lié au professeur ces dernières semaines. »
Donna Serafina haussa un sourcil : « Vous supposez donc que Calentier est mort ? »
« Non, mais je suppose que le lien est tellement fort avec cet objet que vous seriez logiquement capable d’avoir une vision de l’endroit où il se trouve actuellement. »
« Vous divaguez, très cher. Je vous ai dit que je communiquais avec les défunts et que je pouvais me servir d’objets de défunts pour faciliter mon contact avec eux. »
« Si l’homme est mort, nous le saurons grâce à cet objet ? »
« Le problème, c’est que vous me prenez au dépourvu. J’ai besoin d’un environnement propice, de respirer un certain nombre de vapeurs dont la composition secrète n’appartient qu’à moi, de libérer mon esprit des chaînes de l’espace et du temps, et de me concentrer pleinement. »
Le temps nous est compté
« Combien de temps vous faut-il ? » demanda Jean.
« Ce n’est pas juste une question de temps. Le temps, il m’en faut un peu, mais aussi des circonstances, un état d’esprit et du confort. »
« Du temps, on en a peu », trancha Jean. « Ils sont partis de manière précipitée. On ne sait pas si leur intégrité est menacée ou pas. Je vous propose qu’on reste sur notre ancienne méthode et qu’on fasse ce qu’on était partis faire : aller les chercher avec les pistes qu’on avait dégotées nous-mêmes. »
Il se tourna vers la médium : « Vous êtes si proche du professeur Calentier, vous avez peut-être une idée d’où il aurait pu se rendre ? »
« Absolument pas. Si proche, n’exagérons rien. Nous étions mécènes et nous avions une correspondance semi-amicale, du point de vue extrêmement cordial. »
« Je crois que vous parliez de soirées tout à l’heure. »
« Oui. Je vois que vous êtes peu familier des habitudes sociales de la bonne société, mais même dans un trou à rats comme Rouen, il arrive que des notables donnent des soirées. La plupart d’entre eux, s’ils n’y invitaient que leurs amis, ils pourraient les compter sur les doigts d’une main. »
« Peut-être vous a-t-il déjà invitée dans sa maison sur la côte ? »
« J’ignorais qu’il en avait une, pour tout vous dire. »
« C’est fort dommage. Ça nous aurait beaucoup aidé. »
« Pourquoi ça ? »
« Parce qu’ils y sont probablement. D’ailleurs, nous allons y aller de ce pas. »
« Vous pensez qu’il n’y a rien ici ? »
« Je pense que l’urgence… Comme je vous l’ai dit, Calentier est devenu fou. Il est parti précipitamment avec sa fille. On ne sait pas pourquoi, on ne sait pas comment. Je pense que c’est une question de temps si nous voulons pouvoir ramener tout le monde sain et sauf. »
La transe de Donna Serafina
Avant de partir, Donna Serafina s’approcha de la statuette d’une démarche de grue déguingandée.
« Montrez-moi cette horreur », dit-elle en s’en saisissant.
L’objet faisait environ trente-cinq à quarante centimètres de haut. Elle le soupesa, puis commença à se concentrer. Ses yeux se plissèrent d’abord, puis basculèrent légèrement en arrière. Elle se mit à murmurer des formules dans lesquelles on reconnaissait des bribes d’italien, d’arabe, de latin et d’allemand. Ses ongles manucurés et peints couraient sur la surface de la statuette. Elle semblait entamer un dialogue avec des personnes invisibles dans la pièce.
Eugène se rapprocha de Jacques et s’agrippa à son bras.
« C’est qui ça ? C’est Donna, c’est ça ? »
Jacques observait la scène d’un œil plissé, sceptique mais pas entièrement fermé à la possibilité d’un vrai don.
« Madame, ça va ? » lança Eugène. « Eh oh, ma petite dame, ça va ? »
« Très bien », répondit-elle d’une voix lointaine. « Je communique avec l’outre-monde. »
Elle poursuivit dans sa transe : « Je suis inondée. C’est la folie. Ça va dans tous les sens. »
Malgré sa concentration, Donna Serafina se sentait perturbée par les trois compères qui la scrutaient. Elle n’avait pas l’habitude d’être observée avec autant de méfiance.
Qui est l’ennemi ?
Les enquêteurs échangèrent des regards entendus. Jacques n’était pas particulièrement enclin à mettre en doute les dons de la médium — c’était plutôt son apparition soudaine et ses informations qui l’intriguaient. Après tout, elle débarquait de nulle part et semblait en savoir beaucoup.
Mais d’un autre point de vue, eux-mêmes n’avaient guère plus de légitimité. Ils n’étaient ni juges, ni procureurs, ni policiers. Et surtout, ils étaient en possession d’un objet volé dans un musée. De son côté, Donna Serafina se trouvait simplement chez une connaissance proche. Elle pourrait leur retourner le compliment : de son point de vue, ils débarquaient tout autant de nulle part.
Et puis il y avait Grimaud — le cousin de Calentier. Dans l’absolu, elle pourrait très bien être une de ses alliées. Ils avaient retrouvé des photos de quelqu’un qui les guettait…
Vers l’inconnu
L’obscurité était sur le point de tomber. Jean attendit que Donna Serafina termine son examen de la statuette — cinq minutes, pas plus. L’urgence ne permettait pas de s’attarder davantage.
Il fit le topo rapidement : « Nous travaillons pour Calentier. Il a disparu. Il est complètement fou. Il faut absolument qu’on le retrouve, surtout qu’il est parti avec sa fille. Nous avons probablement une piste de l’endroit où il pourrait être. Je compte y aller le plus vite possible. »
Quant à Donna Serafina di Vallecorti, Jean lui laissa le choix : qu’elle fasse ce que bon lui semble. Après tout, si elle connaissait Calentier et pouvait contribuer à le ramener à la raison…
Mille mains à travers les âges
Jean précisa qu’il ne pouvait garantir la sécurité de quiconque les accompagnerait. Donna Serafina exprima alors son trouble :
« Quelque chose me dérange dans ce que vous me dites. J’ai du mal à imaginer que cette statue soit telle qu’elle provoque la folie de quelqu’un d’aussi intelligent. »
Pourtant, au moment même où elle prononçait ces mots, une intuition la saisit. Tandis que ses mains parcouraient l’argile de cette statuette très ancienne, rien qu’à l’effleurer, elle ressentit des émotions d’une violence inattendue. C’était comme si la statue était passée entre des milliers de mains à travers les âges. Des échos difficilement définissables remontaient jusqu’à elle.
« Comme je vous l’avais dit, j’ai besoin d’un environnement propice pour que mes dons s’épanouissent et que mon plein potentiel puisse vous montrer la manifestation de mon pouvoir. Ici, là, de manière impromptue, ce n’est pas possible. »
Tous les signaux étaient brouillés pour elle. Mais cette sensation restait ancrée en elle : cet objet avait traversé les siècles, passant entre les mains de milliers de personnes à travers le temps.
En route pour les ténèbres
Jean s’adressa à la médium avec courtoisie : « Je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous nous accompagniez dans la recherche de M. Calentier. Nous n’avons rien de spécial à cacher. Nous travaillons pour le professeur et sa fille. Nous sommes désormais aussi inquiets que vous qu’ils aient disparu de la maison sans nous prévenir. Par conséquent, si vous pouvez nous assister dans leur recherche, toute aide sera absolument bienvenue. »
Il ajouta qu’ils n’étaient pas là pour mettre en doute les relations qu’elle entretenait avec le professeur — cela la regardait, elle et lui-même. Si ses deux collègues n’y voyaient pas d’inconvénient, elle pouvait monter à bord de la camionnette et partir avec eux.
« De la camionnette ? » fit-elle, visiblement déçue.
« Oui, à moins que vous disposiez d’un véhicule personnel. »
« Ma petite Austin ne pourra tous nous conduire jusqu’à bon port. Enfin, j’imagine que ces très galants jeunes gens me laisseront la place à côté du conducteur, n’est-ce pas ? »
« Vous voulez dire la place du mort, si vous voulez », rétorqua Eugène.
Jean intervint galamment : « Je vous cède ma place bien volontiers, madame. J’en ai connu des moments bien plus difficiles sur le front, croyez-moi. »
Des bottes dans la boue
Avant de partir, Jacques souhaitait examiner les empreintes mouillées qu’ils avaient remarquées en arrivant. Sur le sol du vestibule, les traces menaient jusqu’à l’escalier, en provenance de l’étage supérieur. Malheureusement, leur entrée précipitée avait brouillé une partie des indices.
Jacques tenta de déterminer s’il s’agissait d’une ou plusieurs personnes, si les empreintes étaient masculines ou féminines, et si elles indiquaient un aller-retour. Après un examen attentif, il parvint à une conclusion : une personne portant des bottes avait fait entrer toute cette humidité dans le couloir — ce qui expliquait le sol glissant lors de leur arrivée. Les traces menaient à l’étage supérieur, et cette personne était manifestement repartie ensuite. Ces empreintes ne correspondaient pas à celles que laisserait Donna Serafina, qui ne portait pas de bottes. Il s’agissait donc soit du professeur Calentier, soit d’une tierce personne.
Deux heures jusqu’à l’abîme
Le groupe monta dans la camionnette. Jacques prit le volant, Donna Serafina s’installa à côté de lui — son parfum entêtant envahissant l’habitacle, si puissant qu’il avait l’impression de l’avoir à deux centimètres de lui. Jean et Eugène prirent place à l’arrière, parmi les caisses et le matériel de l’atelier, exposés au froid hivernal.
Le moteur démarra et la camionnette quitta rapidement Rouen. La destination : Yport, près d’Étretat, à environ deux heures de route. Jacques, très à l’aise avec ce type de véhicule, conduisait d’une main sûre.
Une demi-heure après le départ, la camionnette filait vers l’ouest, avalant les kilomètres. Devant eux s’étirait un ruban de bitume serpentant à travers la campagne normande. Pendant une grande partie du trajet, personne ne parlait. Jean, Jacques et Eugène étaient épuisés — ils n’avaient pas connu de véritable nuit de repos depuis le début de cette aventure. La nuit blanche, le cambriolage de l’appartement de Grimaud, l’évasion par les toits, la fuite… Une lourde journée pesait sur leurs épaules, apportant son lot d’épuisement et de saturation.

Pensées dans la brume
Au-dessus d’eux, le soleil disparaissait dans une brume pesante qui envahissait la campagne. Le ciel était bas, chargé de nuages lourds comme du plomb. Des champs labourés s’étendaient à perte de vue. En cet hiver normand, des vergers se dressaient devant eux, leurs arbres dépouillés de feuilles, complètement tordus par le vent.
Ils traversèrent des villages à peine vivants, apercevant brièvement des ombres et des silhouettes qui disparaissaient dans les ruelles. Un chien traversant la route, une enseigne de bistrot vacillant sous une bourrasque, des églises, des cimetières, des carcasses de fermes oubliées… De temps en temps, le silence était brisé par le grincement du châssis.
À l’arrière de la camionnette, Jean était glacé par le froid. Il remonta son col, serra son écharpe. Malgré tout ce qu’il avait enduré sur le front, le froid mordant de cette fin d’après-midi d’hiver le transperçait. Mais plus que le froid, c’était l’obsession de Joséphine qui l’habitait. Son absence, cette fuite inexpliquée, la peur qu’il éprouvait pour elle. Un afflux d’émotions contradictoires le submergeait.
« Peut-être qu’elle savait », murmura-t-il à voix basse. « Peut-être qu’elle savait qu’il partirait. »
Mais il n’avait pas de réponse.
Eugène, assis à côté de lui, sortit une carte froissée de son équipement et observa la route. La statuette était posée aux pieds de Jean, enveloppée dans sa toile. La route devenait de plus en plus étroite, beaucoup plus sinueuse. Le décor changeait — les forêts se rapprochaient.
Soudain…

Yport, là où la mer se tait
Soudain, au loin, un éclat apparut : la mer. Elle était grise, plate, hostile. Un panneau tordu indiquait « Yport — 8 km ». Le silence revint, lourd, presque serein. Maître Ferriol, le notaire mentionné dans la lettre trouvée chez Calentier, exerçait dans cette bourgade côtière.
La camionnette descendit lentement une vallée encaissée qui serpentait le long de la côte. La route était sinueuse et étroite. De chaque côté s’élevaient des falaises blanches de craie, hautes d’environ soixante-dix mètres, prenant les voyageurs en tenaille. Au bout : la mer. Ces falaises étaient creusées de grottes, certaines abritant d’anciennes habitations troglodytes. Les habitants de la région savaient que les contrebandiers d’autrefois utilisaient ces cavités pour dissimuler leurs cargaisons.
Au détour d’un virage, la bourgade surgit enfin, blottie entre deux pans de falaises, sous la lumière grise du ciel. Yport était un ancien village de pêcheurs devenu station balnéaire au début du siècle, à peine vingt ans auparavant. Pourtant, la vraie vie du village restait tournée vers la mer. Chaque pierre, chaque rue semblait tracée par le passé.
En temps normal, de nombreuses barques auraient dû être en mer. Ce jour-là, elles étaient échouées sur la plage, comme retenues. Le ciel s’obscurcissait de plus en plus.

Un village figé dans le temps
Les maisons étaient basses, coiffées pour la plupart de toits d’ardoises — les plus anciennes conservant leurs toits de chaume. La camionnette suivit la grande rue qui descendait vers la mer. Le sol était pavé de fragments de coquillages et d’algues séchées. Une odeur âpre flottait dans l’air, celle du varech, une odeur figée, ancienne, comme incrustée dans les pierres depuis des lustres.

Sur la place centrale se dressait l’église Saint-Martin, dominant le village. Sa façade était unique : construite en galets multicolores ramassés sur la plage, elle scintillait étrangement sous le ciel gris. Cette église, bâtie soixante-dix ou quatre-vingts ans plus tôt grâce à la mobilisation populaire, était réputée dans toute la région pour une particularité : son horloge sonnait toujours avec trois minutes de retard, comme si le temps lui-même n’avait pas d’emprise sur Yport.
En descendant les ruelles vers la mer, nos enquêteurs remarquèrent que la plupart des habitations avaient leurs volets clos. Certaines maisons étaient vides, abandonnées. D’autres semblaient avoir été fermées à la hâte, tandis que quelques-unes arboraient une peinture fraîche. Mais dans leur apparence, quelque chose dérangeait — un détail indéfinissable.
L’odeur du goémon, du bois mouillé et de la rouille flottait partout, mêlée à un autre parfum plus discret, plus ancien, difficilement identifiable.

Des signes étranges sur la grève
À marée basse, la grève découvrait ses vestiges : des cabestans rouillés, des caïques — ces fameuses barques normandes — retournées sur le flanc et servant d’abri aux mouettes. Certaines de ces embarcations avaient été déplacées récemment.
Jean, à l’arrière de la camionnette, remarqua quelque chose de troublant. Les barques étaient couchées sur le flanc, et sur le sable, au moment où l’eau se retirait avec des vagues légères, des galets formaient des marques géométriques étranges. C’était fugace, mais il eut l’impression de voir des mandalas apparaître au détour des vagues.
Jacques, tout en conduisant, observa les anneaux rouillés encore fichés dans la roche — des types d’amarrages non officiels, certainement utilisés autrefois pour accrocher les bateaux de contrebande avec l’Angleterre.

Ceux qui comptent sur leurs doigts
Quelques hommes vêtus de cirés usés, aux visages burinés par le sel, discutaient entre eux. Jacques cherchait la mairie pour se renseigner sur l’adresse du notaire. En passant près des pêcheurs, il entendit leur conversation : ils parlaient un patois local, réputé dans la région pour être complètement différent de celui de Rouen — difficilement compréhensible, comme un argot codé.
Ces pêcheurs ne regardaient pas vraiment la camionnette, mais un détail choqua Jacques. L’un d’eux comptait sur ses doigts, répétant sans cesse le même geste : un, deux, trois, quatre… puis recommençait, encore et encore, dans une boucle obsessionnelle. Un autre, tenant une canne, traçait des signes sur le sable. Au moment où la camionnette s’approcha, il effaça précipitamment ses marques avec son pied, comme surpris en train de faire quelque chose d’interdit.
Rien dans le comportement des habitants ne semblait normal.
La camionnette passa devant la buvette Lipocamp — dont l’ancien nom, « Au Bon Mouillage », restait encore visible —, une épicerie nommée Vavin, une boutique de pêche et appâts, puis un hôtel complètement fermé dont aucune chambre ne semblait éclairée.

Petites mains, sombres dessins
En se dirigeant vers la mairie, Jacques aperçut des enfants qui jouaient sur le gravier d’un petit square. Malgré la pluie qui commençait à tomber, cela ne semblait pas les déranger. Ces enfants ne criaient pas. Ils avaient l’air fascinés, les yeux rivés au sol.
Ils construisaient quelque chose avec des galets : une spirale, un motif géométrique, façonné avec leurs mains. Ils semblaient agir par instinct. Quand ils levèrent les yeux vers la camionnette, leurs regards étaient complètement perdus. Ils croisèrent celui de Jacques, mais semblaient à peine le voir — comme s’il était transparent.
Des souvenirs troublants
Jean, à l’arrière, gardait les yeux sur la mer. Il la reconnaissait. Ce paysage lui rappelait des souvenirs d’enfance, d’une visite en ces lieux lorsqu’il était pré-adolescent. Mais cette mer ne lui évoquait pas de bons souvenirs. Quelque chose avait changé entre l’époque de sa visite et maintenant. Les barques n’auraient pas dû être là — elles étaient mal positionnées, elles auraient dû être amarrées ailleurs…

Ce qu’un marin ne fait jamais
Les barques étaient échouées sur la plage, et cela n’avait aucun sens. Un marin prend soin de son embarcation — c’est son moyen de subsistance. Pourtant, celles-ci semblaient abandonnées, abîmées par les embruns. Certaines étaient même en train de pourrir.
Cette vision raviva chez Jean des souvenirs d’enfance, les histoires que lui racontait son grand-père. Des histoires de bateaux qui accostaient la nuit, déchargeant des hommes silencieux qui disparaissaient dans les ténèbres. Des nuits où tout le village se taisait à leur arrivée.

Des scalps au soleil des tranchées
Avant d’emprunter le virage menant à la mairie, Jacques aperçut un vieux mât de halage complètement rouillé sur la jetée. Il n’avait jamais vraiment aimé les ports — encore moins ceux qui avaient cessé d’attendre les bateaux. Ce mât avait quelque chose d’indéfinissable qui fit s’attarder son regard.
Les cordes pourries, les algues pendant encore au mât lui rappelèrent un souvenir qu’il aurait préféré oublier : les scalps allemands qui séchaient au soleil dans les tranchées, l’œuvre macabre de son ancien compagnon Raoul — surnommé « la Pâche » — qui était si fier de son œuvre qu’il en avait fait une sorte de mât de cocagne sordide. Le caporal de son unité l’avait abattu sur-le-champ lorsqu’il avait découvert cela. Jacques pensa à ce Raoul et ne put s’empêcher de murmurer : « Quel crétin. »

Le village qui observe
Eugène, de son côté, nota les regards des habitants — des regards très furtifs, osant à peine se poser sur eux. Les pêcheurs s’étaient arrêtés sur leur passage. Près des casiers, ils raccommodaient leurs filets, mais tous semblaient observer la camionnette. L’un d’eux pointa discrètement son menton dans leur direction, tandis qu’un autre secouait la tête avec la mimique de celui qui reconnaît un mauvais présage.
Une silhouette apparut au détour d’une rue et disparut aussitôt entre des montagnes de casiers de pêche empilés comme un labyrinthe de bois et de cordage. L’homme fixa les voyageurs avec une insistance gênante avant de se retourner et de s’évanouir dans le dédale.

Arrivée à la mairie
La camionnette s’arrêta enfin devant la mairie, sous une pluie battante. Une unique lumière brillait à la fenêtre située à droite de l’entrée — tout le reste était éteint. Il devait être environ six heures du soir.
Jacques mit son imperméable sur sa tête et courut vers le bâtiment. Eugène l’accompagna. Donna Serafina s’abrita sous un parapluie brodé de dentelles noires — peut-être un peu trop léger pour la tempête et les vents de cette côte.
« Attendez tout de même », lança-t-elle, « l’un d’entre vous va me donner le bras. Un petit volontaire, Jean ? »
Eugène lui fit un grand sourire, cracha par terre et s’éloigna en disant qu’il surveillerait la voiture. Jean, en galant homme et en qualité de « petit aristocrate de province », offrit son bras à la médium.
En chemin vers la mairie, pataugeant dans la boue sous son parapluie, Jean en profita pour interroger Donna Serafina :
« Si je me permets de vous demander, puisque votre époux finançait les recherches de M. Calentier, quel était vraiment l’objectif de ce mécénat ? Aviez-vous un objectif financier ? Un objectif de découverte historico-archéologique ? J’imagine qu’une famille avec les moyens et la renommée comme la vôtre n’est pas forcément très… Je suis surpris que vous ayez mis autant d’argent et d’effort dans ce qui pourrait s’apparenter à une sorte de lubie universitaire. Les recherches du professeur Calentier n’étaient pas si prises au sérieux, de ce que j’ai cru comprendre. »

« Il m’appelait sa mystique »
La médium répondit avec une pointe d’émotion dans la voix :
« Vous vous doutez que pour apprécier une personne aussi sophistiquée et atypique que moi, mon mari disposait — au milieu de nombreux défauts — de quelques qualités. L’une d’entre elles était son ouverture d’esprit. »
« Je vois. Et donc c’était en quelque sorte sa danseuse ? C’est ça que vous êtes en train de me dire ? »
« Disons que ce pauvre cher Édouard était passionné par tout ce qui sortait de l’ordinaire : l’étrange, le mystérieux, le mystique. D’ailleurs, c’est ainsi qu’il m’appelait : sa mystique. »
Elle semblait très émue en évoquant ces souvenirs.
« Et était-il collectionneur également ? » demanda Jean.
« Collectionneur, oui. Mais si vous vous attendez à voir des choses aussi surprenantes et dérangeantes dans ma collection privée, vous risquez d’être fort déçu. »
« Avez-vous pensé quelque chose de cette statuette ? Pas forcément un regard d’experte, mais en tout cas celui de quelqu’un qui est habitué à voir ce genre d’articles ? Moi, je ne suis pas familier de tous ces artefacts archéologiques. J’ai trouvé cette statuette particulièrement répugnante et repoussante, mais je ne suis pas qualifié pour juger de sa valeur — que ce soit esthétique ou archéologique. Je m’y connais un peu dans le domaine de la sculpture, mais en termes de valeur historique ou… comment dites-vous… occulte ? Vous avez un avis sur cet objet ? »
« Pour avoir un avis plus circonstancié, il me faudrait me retrouver dans un environnement propice à ce genre de phénomène. Il m’a juste semblé que l’objet était fort ancien et qu’un nombre incalculable de mains l’avaient parcouru — tantôt avec dévotion, tantôt avec horreur. »
« Ça me paraît assez logique et plausible, en effet. Très bien, nous arrivons à la mairie. Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer. »
L’homme qui en savait trop peu
Sous la pluie, ils poussèrent la porte de la mairie et arrivèrent dans un grand hall. Sur leur droite, un petit bureau était encore ouvert. Un employé d’une trentaine d’années — le crâne un peu dégarni, quelques poils dépassant de son menton — s’approcha d’eux, surpris d’avoir des visiteurs à cette heure.
« Que puis-je pour vous ? »
« Bonjour monsieur, je suis à la recherche de Maître Ferriol. »
« Écoutez, vous vous êtes trompés. Il est juste à côté de la mairie. Vous voyez la bâtisse qui est juste sur votre droite, en face, à côté de votre camion ? Eh bien, c’est juste là. »
« Je vous remercie. »
« Mais vous savez, à cette heure, il n’y aura peut-être personne. Il faut vous dépêcher. »
Jacques, qui avait compris son erreur, retourna rapidement vers la camionnette et murmura quelque chose à l’oreille d’Eugène.
Pendant ce temps, Donna Serafina se pencha vers Jean : « Épargnez-moi toutes les formalités administratives. Très rapidement, que nous sortions d’ici. »
Mais Jean décida d’obtenir quelques informations supplémentaires. S’approchant de l’employé et usant de l’effet intimidant de son visage défiguré, il déclara :
« Écoutez, mon brave. Nous avons fait une longue route. Nous n’avons pas beaucoup de temps à perdre. La nuit va bientôt tomber. Comme vous avez pu le constater, nous ne sommes pas d’ici et nous sommes assez pressés. Nous souhaitons a minima voir le notaire, Monsieur Ferriol. »
« Il faut vous dépêcher. »
« Où se trouve-t-il ? »
« Je l’ai indiqué à votre amie. Vous voyez la maison claire là-bas ? C’est juste là, à côté de votre camion. »
« Très bien. Deux petites questions avant que nous repartions. Vous connaissez le professeur Calentier ? La demeure familiale ? »
« Oui, bien sûr, quelle question ! »
« Pouvez-vous nous indiquer où elle se trouve ? »
L’employé parut surpris : « Vous allez voir le professeur Calentier ? »
« Oui, je suis un proche de la famille. »
L’employé parut surpris :
« Le professeur Calentier ne se trouve plus ici depuis des années. »
« Je le sais, il vit à Rouen. Mais il semblerait qu’il se soit probablement rendu ce jour à la maison de sa mère. J’aimerais m’en assurer. »
L’homme sembla dubitatif : « La maison de sa mère ? Mais plus personne n’y va depuis des années. C’est une ruine. »
« Il en est toujours propriétaire, non ? »
« À ma connaissance, je ne sais pas ce qu’il en est. En tout cas, plus personne n’y va. Elle est à deux doigts de s’effondrer. »
« Est-ce que vous avez observé l’arrivée d’une voiture aujourd’hui ? Une voiture bleue, de luxe, type coupé sport ? »
« Bleue ? Non, ça ne me dit rien. Vous savez, il ne fait pas très beau. Je n’ai pas passé ma journée dehors. »
Jean se rapprocha de l’employé, usant de son apparence intimidante pour le pousser à se souvenir. L’homme recula, visiblement embarrassé :
« Je ne vous raconterai pas d’histoires. De voiture comme celle-là… peut-être, si. C’était en début d’après-midi, très rapidement. »
« Et alors ? »
« Je n’ai pas fait le rapprochement avec M. Calentier. Mais oui, effectivement, il y a eu une voiture qui a traversé le village. Elle allait dans la direction de cette masure. »
« Il n’y a rien de bien compliqué, vous voyez, mon brave. »
Jean tourna les talons : « Écoutez, vous me faites perdre mon temps. Nous allons être en retard pour notre rendez-vous avec M. Ferriol. Tâchez de ne pas laisser cette lumière allumée trop longtemps si vous ne voulez pas être importunés par de nouveaux visiteurs. »
L’employé referma lentement la porte derrière eux. On entendit distinctement le bruit de la serrure qui se verrouillait.

Chez le notaire
Jacques, Eugène et Donna Serafina se trouvaient maintenant face à la propriété du notaire. Une haie bien taillée encadrait une grille grande ouverte. De la lumière filtrait encore de l’intérieur.
En s’approchant, Donna Serafina demanda : « Qui est ce Ferriol ? »
« C’est le notaire de la famille. »
« Et c’est lui qui a une voiture bleue ? »
« Non, ce n’est pas lui qui a une voiture bleue. »
« Et donc ? Pourquoi cherchons-nous une voiture bleue ? »
« Parce que c’est la voiture de Calentier, bien sûr. »
« Je n’avais jamais remarqué ce détail. Encore moins une coupée sport. »
« C’est bien dommage, parce qu’il est fort probable que c’est vous qui l’ayez directement financée, cette voiture. »
Elle parut vraiment surprise : « J’espère qu’il peut y avoir d’autres usages des généreux chèques que nous lui avons envoyés ces dernières années. »
« Je crois que ces chèques ont servi à financer ses recherches archéologiques, n’est-ce pas ? J’espère plus qu’une voiture. »
« J’espère aussi, pour vous. »

L’étude de maître Ferriol
Jacques poussa la porte du notaire. L’intérieur était tout de boiserie cirée et de tentures épaisses. Un silence ouaté régnait — ce genre de silence qu’on retrouve dans les pièces où l’on discute des morts et de ce qu’ils laissent derrière eux.
Une petite dame s’approcha de derrière un bureau beaucoup trop grand pour elle. Elle avait une allure très stricte et tapotait sur une machine à écrire. Elle posa ses lunettes et les observa d’un regard neutre, visiblement surprise par leur présence.
« Que puis-je pour vous, jeune homme ? » demanda-t-elle en s’adressant à Eugène.
« Oui madame. Je suis content que vous soyez encore ouverts à cette heure-ci. Nous sommes là pour affaire. Nous venons à peine d’arriver en ville et nous cherchons notre futur associé, Monsieur Calentier. Est-ce que vous auriez l’amabilité de nous donner son adresse ? »
« Le professeur Calentier ? Vous aviez rendez-vous avec monsieur Calentier ici même, à l’étude de Maître Ferriol ? »
« Écoutez, je suis bien embêté… »
« Maître Ferriol a un agenda très chargé. Il n’est pas présent ici, il est absent pour la semaine. Je suis très embarrassée. Vous m’auriez prévenue bien avant, vous auriez dû m’appeler. »
« Alors sachez que c’est ce que nous avons fait. Et j’en suis très navré. Je n’aurais pas envie de vous causer du tort avec cette histoire. Donnez-moi l’adresse du professeur. »
La secrétaire réfléchit un instant : « Monsieur Calentier, je l’ai bien vu ici il y a environ deux semaines. Il était venu s’entretenir avec Maître Ferriol. Sa propriété est située sur la pointe du Chicard. C’est une très vieille villa, vous savez, assez ancienne. Mais il n’en reste pas grand-chose aujourd’hui. Je ne sais pas si vous arriverez à trouver qui que ce soit là-bas. C’est une ruine. »

La lettre du testament
Les enquêteurs possédaient une lettre trouvée chez Calentier, signée de Maître Ferriol. Elle révélait des informations troublantes :
« Cher client, à votre demande, j’ai attentivement étudié le testament de votre mère et sa curieuse clause. Celle-ci précise bien que la villa ne doit pas être en partie démolie en vue d’une réhabilitation, mais bien détruite. De toute façon, son lit de mort n’est plus un endroit indiqué pour recommencer une fois de plus cette discussion, je vous le concède.
Afin d’éviter quelques contestations de la validité du testament, j’accepte volontiers de réviser la clause en considérant que votre mère ne jouissait plus de toutes ses facultés mentales. Et je ne vous cache pas que l’extravagance de cette clause jouerait contre nous. Je trouve en effet la destruction demandée dépourvue de toute justification, et je ne tiens pas à perdre mon temps à plaider une affaire de si peu d’importance auprès des tribunaux.
J’ai vu hier le juge pour lui exposer le problème. Il semble estimer comme nous que la destruction de la villa est inutile et donne raison à la déficience mentale due au grand âge de votre maman. »
Jean sortit la lettre et prit la parole : « Est-ce que vous avez connaissance des dossiers de Maître Ferriol ? Car en notre qualité d’associé, notre affaire concerne justement cette villa. Et je crois savoir qu’elle est quasiment en ruine. C’est pourquoi nous sommes ici. Nous aurions besoin de vérifier l’état exact de cette maison. Il est regrettable que Maître Ferriol ne soit pas disponible. C’est très gênant. »
« Il va falloir repasser. Je n’ai pas accès à plus de détails. Il n’y a que Maître Ferriol qui pourrait vous fournir d’autres informations. »
« Sans indiscrétion, savez-vous quelle était la teneur de la visite du professeur Calentier il y a deux semaines ? »
La secrétaire hésita, visiblement mal à l’aise sous le regard intimidant de Jean.
« L’entretien a été très bref. Le professeur semblait très pressé. Et puis il est reparti aussitôt au volant d’une voiture de sport — une très belle machine. C’était au sujet de la maison. La discussion était assez vive. Mais Monsieur Calentier semblait ravi de la discussion. »
« Cela va peut-être dans le sens de la réhabilitation que nous souhaiterions faire de cette villa », intervint Jean. « J’ose espérer que le professeur Calentier a pu discuter avec Maître Ferriol au sujet de la réhabilitation que nous envisageons. Cela ferait une très belle demeure. »
« Vous comptez l’acheter ? »
« Faire une association lucrative en vue d’une station balnéaire. C’est envisageable. »
« Il y a énormément de travaux. Cette propriété se trouve à flanc de falaise. Elle ne demande qu’à s’écrouler. Monsieur Calentier n’était-il pas disposé à évoquer ces travaux avec Maître Ferriol ? »
« Il ne semblait pas intéressé par des travaux. Juste à préserver la maison. »
« Au moins préserver la maison, et non pas détruire la demeure comme l’a demandé sa défunte mère. Quelle gâchis, en réalité. Vous êtes bien d’accord, non ? Elle est bien située. »

Ce que les gens de la mer savent
« Je suis désolée, je ne peux pas vous retenir plus longtemps. Je dois fermer l’étude. »
Jean tenta une dernière approche : « Malgré sa situation… et ce qu’il peut y avoir dessous ? La maison est située au bord d’une falaise. C’est un lieu particulier, non ? »
« C’est un lieu dangereux. La falaise menace de s’écrouler à tout moment. C’est pour ça que la maison tombe en ruine. Tout le monde le sait. »
« Vous prêtez attention aux anciennes légendes ? »
« Non, pourquoi ? »
« Vous savez bien à quoi je fais allusion. Vous êtes du cru, non ? »
« Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Je ne peux pas vous retenir plus longtemps. Je dois fermer l’étude. »
Jean s’approcha d’elle, laissant la lumière éclairer pleinement son visage défiguré : « Vous savez bien… les gens de la mer. Vous voyez de quoi je parle. »
Le visage de la secrétaire devint livide : « Vous me faites peur. »
Jean recula aussitôt : « Pardonnez-moi. Il est vrai que j’oublie souvent que ces affreux stigmates peuvent être impressionnants pour quelqu’un qui n’est pas habitué. Veuillez me pardonner de vous avoir effrayée. »
Elle se ressaisit, pressée de les voir partir : « Si vous comptez vous rendre à la maison de M. Calentier, il va falloir vous dépêcher. La nuit est en train de tomber. Vous n’y verrez plus rien. »
« C’est frappé au coin du bon sens. Je vous remercie pour ce conseil. Nous n’allons pas vous importuner plus longtemps. »
Elle les poussa vers la sortie sans leur laisser le temps de finir leur phrase. La porte se referma derrière eux, et ils se retrouvèrent à nouveau sous la pluie battante.
Des papiers compromettants
Pendant que Jean et Donna Serafina s’entretenaient avec la secrétaire du notaire, Jacques avait glissé quelques mots à l’oreille d’Eugène. Les deux compères retournèrent à la mairie avec une idée en tête : obtenir des informations sur les autorisations de fouille du professeur Calentier. Si des fouilles avaient été menées légalement, il existerait un emplacement exact du site — peut-être l’endroit même où la statuette avait été découverte.
L’employé municipal fut surpris de les revoir. Eugène prit les choses en main, jouant de son talent naturel pour le boniment :
« Excusez-moi, cher monsieur. On ne s’en sort pas. On a besoin de votre aide. Je sais qu’il est tard, mais on a égaré… Il est possible que mon équipe — les professeurs qui travaillent avec moi — ait égaré l’autorisation de fouille. »
« De fouille ? »
« Du professeur Calentier. Mais oui, l’autorisation de fouille ! Peut-être vous en a-t-il déjà parlé ? S’il vous plaît, dites-moi que vous savez de quoi il en retourne. »
L’employé, tout tremblotant, se précipita sur une armoire métallique et fouilla dans ses dossiers. Il en sortit une feuille froissée : « Tenez, c’est son autorisation. »
« Merci infiniment. »
Eugène glissa une petite pièce à l’homme et ressortit avec Jacques, le document en main.
Caveaux ouverts, colère des vivants
Le document révélait que Calentier était un grand ami du maire d’Yport, ce qui lui avait valu plusieurs autorisations pour effectuer des fouilles — de manière quelque peu sauvage — dans la région. Ces recherches ne s’étaient pas limitées à sa propriété.
Le professeur avait fouillé le cimetière d’Yport, demandant à ouvrir des caveaux. Il avait mené des excavations le long de la grève du port, mobilisant une partie de la population locale — ce qui s’était très mal passé. Une vive opposition des pêcheurs et des habitants avait failli dégénérer en affrontement physique.
Un dernier chantier avait été entrepris au sein même de l’église Saint-Martin, où Calentier avait obtenu l’autorisation de visiter la crypte et d’y organiser des fouilles. Mais à chaque fois, il s’était heurté à une résistance farouche. Le maire avait finalement décidé de suspendre toute activité archéologique à Yport, exigeant désormais une autorisation directe de Paris — chose qui n’avait jamais été obtenue depuis.
Tous ces événements s’étaient déroulés sept à huit mois avant la découverte de la statuette. Il était probable que Calentier ait poursuivi ses recherches de manière clandestine.
La route vers la villa
La nuit tombait. Le groupe décida de se rendre à la villa sans plus attendre. La camionnette reprit la route, empruntant une sente qui grimpait vers le sommet de la pointe du Chicard. Ils dépassèrent les dernières maisons du village.
Bientôt, le pavé disparut, remplacé par quelques galets épars sur un sentier envahi d’herbes folles. Le bruit de la mer se faisait de plus en plus présent. Au bout d’un moment, la route s’arrêta net — le camion ne pouvait plus passer. Il faudrait continuer à pied.

La quincaillerie troglodyte Grouillon
Lorsque Jacques arrêta le véhicule, ils se trouvaient face à une quincaillerie nichée dans un renfoncement naturel de la falaise. L’enseigne grinçait au moindre souffle de vent : « Quincaillerie Robert Grouillon ». C’était une boutique littéralement troglodyte, dont l’intérieur avait été creusé dans la roche. Les lettres de la devanture étaient rongées par le sel.
Une silhouette les observait, surprise par leur venue.
Jean entra dans la boutique. Une petite clochette tinta au-dessus de sa tête. L’intérieur était un bordel organisé : des lampes électriques côtoyaient de vieilles lanternes à huile, des piolets neufs voisinaient avec des bidons rouillés, des jouets pour enfants s’entassaient près de produits de droguerie aux étiquettes jaunies. Une odeur de métal, de pétrole et de renfermé imprégnait les lieux — l’odeur des objets oubliés depuis longtemps.
Le quincailler émergea de l’arrière de sa boutique. C’était une silhouette habituée à épier tout ce qui passait dans cette ruelle. Il avait l’œil torve, les sourcils broussailleux, les mains tachées par des décennies de manipulations douteuses qu’il essuyait machinalement sur son tablier. Un de ses yeux semblait être de verre, tandis que l’autre — globuleux — se fixa immédiatement sur Donna Serafina.
« Bonsoir, mon brave », commença Jean.
« Vous n’êtes pas d’ici, vous ? »
« En effet, nous rendons visite à un proche. Vous avez dû certainement le voir arriver aujourd’hui. »
Mais le quincailler l’écoutait à peine, complètement absorbé par la vision de la médium : « Quelle femme ! Quelle femme ! Elle est superbe ! »
Donna Serafina souffla une bouffée dans son porte-cigarette et lança aux deux hommes : « Je pensais que Rouen était un trou à rats. Alors décidément, c’est de mal en pis. Ne peut-on pas accélérer le pas et aller à cette villa une bonne fois pour toutes ? »
« Oui, nous allons y aller, madame la Gravine », répondit Jean avant de se tourner vers le commerçant : « Dites-moi, mon brave, vous auriez bien une paire de bottes ainsi qu’une de ces superbes lanternes à céder, n’est-ce pas ? »
« Oui, alors ça, pour sûr. Approchez, je vais vous la prendre. »

Le témoignage du quincailler
« Dites-moi, vous avez dû voir passer le superbe coupé sport bleu un peu plus tôt aujourd’hui. Où a-t-il garé la voiture ? »
« Vous parlez de l’autre fou ? Mais oui, j’ai vu sa voiture ! Mais il est complètement timbré ! Il a foncé à travers la sente, il a continué. À deux doigts de tomber dans la falaise ! »
« Je veux bien vous croire. Nous allons lui rendre visite. Il est toujours là-haut, n’est-ce pas ? Monsieur Calentier ? »
« Je sais bien où il est. Tout le monde ici sait où il est. Mais pourquoi vous voulez y aller ? »
« Je suis un ami de la famille et de sa fille. Vous l’avez peut-être vue avec lui, n’est-ce pas ? »
L’œil valide du quincailler se plissa davantage. Ses mains cessèrent de frotter son tablier. Une tension palpable s’installa.
« Comment ça, un ami ? »
« Je connais bien la fille du professeur. Une amie d’enfance. »
« La petite Joséphine ? »
« Absolument. Elle est là d’ailleurs ? »
« Oui, je l’ai bien vue. Elle était avec le professeur Calentier. »
« Ils allaient bien tous les deux ? »
« Oui, mais… Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Qu’est-ce que vous comptez aller faire là-bas ? »
« Je n’ai pas de nouvelles du professeur et de Joséphine depuis hier. Je m’inquiétais de savoir que tout allait bien. Ils sont venus assez précipitamment à Yport. Je souhaite m’assurer que tout est en ordre. »
« Tout est en ordre ? Vous êtes vraiment amis avec eux ? »
« Bien sûr, pourquoi ? »
« Vous m’étonnez quand même. Il n’y a rien de bon avec cette famille-là. Il n’y a jamais eu rien de bon. »
Il tendit les bottes à Jean : « Tenez, vos bottes. Vous voulez une lampe, c’est ça ? »
« Oui. Mais « rien de bon », vous parlez de la maison ? »
« Non, je vous parle des Calentier. »
« Il n’y a rien de bon avec cette famille »
Jean insista : « Je connais les Calentier depuis plusieurs années, mais je ne suis pas au fait de toutes les histoires locales. Qu’est-ce que vous entendez par là ? Ne vous inquiétez pas, vous pouvez parler librement et à cœur ouvert. Je n’irai pas raconter quoi que ce soit au professeur. »
Le quincailler se moucha dans un mouchoir douteux sorti de sa poche.
« Il y a quelque chose qu’il faut savoir », poursuivit Jean. « J’aime autant en être informé. Il est fort probable que j’épouse sous peu Mademoiselle Joséphine. Aussi, s’il y a quelque chose à savoir sur la famille Calentier, j’aime autant le savoir avant de m’engager. »
Le vieil homme écarquilla son œil valide : « Épouser la petite Joséphine ? »
Jean insista, malgré le scepticisme évident du commerçant. Celui-ci secoua la tête :
« Je ne suis pas sûr que vous fassiez une vraie affaire. Ils sont tous cinglés, vous savez. »
Il désigna le visage défiguré de Jean : « Regardez mon visage. Vous avez énormément de choix. »
Donna Serafina, impatiente, intervint : « Mais enfin, nous perdons notre temps ! Ce pauvre garçon ne sait à peine parler notre langue. Donnez-lui une pièce, achetez vos bottes et allons à cette villa ! »
Le quincailler, complètement fasciné par la médium, s’exclama : « La petite… Madame ? Il vous fallait quelque chose ? Une grande dame ! Vous venez de Paris, vous. Une vraie… une vraie célébrité de cinéma ! Je n’ai jamais vu une femme aussi belle ! »
« Très bien, vous n’en reverrez pas de sitôt. Bonne soirée, bonne nuit et bon séjour. »
Jean tenta une dernière fois d’obtenir des informations : « Mon brave monsieur, dites-m’en plus sur les Calentier quand même. Vous m’avez fortement intrigué. »
« Vous savez, les Calentier sont ce qu’ils sont. Ce ne sont pas des personnes très fréquentables. Ce sont tous des cinglés. Mais ça va m’attirer des problèmes à vous dire ça. Je vous souhaite une bonne soirée. »
« Je comprends à quoi vous faites allusion. Vous parlez des recherches qu’a faites le professeur dans la ville. Cette lubie archéologique, c’est ça ? »
« Oui, certes. Les bottes vous conviennent ? »
« Oui, je vais les prendre. Avec un bidon de pétrole, s’il vous plaît. »
Le quincailler s’apprêtait à fermer sa boutique. Son regard ne décrochait pas de Donna Serafina tandis que le groupe se préparait à partir.
Là où la route s’arrête
Jean rejoignit les autres sous la pluie : « La voiture est montée jusqu’en haut malgré le chemin chaotique. Ils sont toujours là-haut — tous les deux. Joséphine a bien accompagné le professeur Calentier, comme le suggérait Donna Serafina. Ne perdons plus de temps. »
Le groupe s’équipa. Jacques prit la statuette et son arme. Jean emporta les documents, la lampe à pétrole et son bidon. Eugène, son arme à portée de main, restait proche de Jacques — le jeune homme n’était pas rassuré. Tous quittèrent la camionnette.
Le soleil avait disparu dans la brume, réduit à une tache de lumière absorbée par le crépuscule. Ils avançaient à peine capables de voir leurs pas dans la lande. Le village se dressait derrière eux, encadré par les longues falaises. La mer déchaînée produisait un écho puissant.
Leurs pas s’embourbaient tandis qu’ils progressaient. Le vent se leva, apportant de lourdes rafales qui s’abattaient sur eux. La sente serpentait depuis le village jusqu’au vide — cent mètres de falaise plongeant vers les récifs.
La demeure des Calentier
La villa Calentier se dressa enfin devant eux, défiant les éléments depuis des décennies. Juchée au sommet de la pointe du Chicard, elle semblait épouser la forme même de la falaise, comme si elle avait poussé directement dans la craie.
Le panorama embrassait tout : la mer jusqu’à l’horizon, les toits d’ardoise d’Yport scintillant faiblement en contrebas. Une sensation vertigineuse les saisit — celle d’être suspendus entre le ciel et la terre.
Aucune lumière n’émanait du manoir. Face à eux, la grille d’entrée de la propriété, rongée par la corrosion, était fermée par une chaîne et un cadenas apparemment neufs — ce qui les surprit.

Le cadenas récalcitrant
Eugène s’approcha de la grille après avoir jeté un regard circulaire pour s’assurer que personne ne les observait. Il examina le dispositif : tout semblait neuf, contrastant avec l’état de délabrement général. Du lierre couvrait les côtés de la grille, offrant éventuellement une possibilité d’escalade. Mais quelqu’un avait jugé bon de verrouiller cette propriété, et c’était tout récent.
Le jeune homme sortit ses outils de crochetage et se mit au travail. Mais la malchance s’acharna : ses outils se cassèrent à l’intérieur du mécanisme. Eugène était vert de rage.
« Mais non, il n’y a rien qui va dans ce village ! On est maudits ici ! »
« Tu as besoin de sommeil, mon petit Eugène », commenta Jacques.
Plusieurs options s’offraient à eux : faire sauter le cadenas avec un pied de biche, escalader la grille, ou tirer dessus — mais ce dernier choix annoncerait leur arrivée à quiconque se trouvait dans la villa.
Jacques tenta de forcer le cadenas avec la crosse de son arme, sans succès. Eugène, énervé par ses échecs répétés, inspecta alors la grille à la recherche d’un barreau désolidarisé qui pourrait servir de levier. La grille était en effet bien rouillée.
« Donnez-moi un levier et je soulèverai le monde », lança-t-il.
Avec l’aide de Jacques, ils parvinrent finalement à faire céder un barreau de la grille qui tomba au sol. Le bruit, heureusement absorbé par les feuilles et la boue, ne fut pas trop retentissant.
Des traces dans la boue
Le groupe pénétra dans la propriété. L’endroit était manifestement abandonné depuis très longtemps. Une allée complètement boueuse, encadrée d’ormes tortueux, menait vers la maison.
Jacques examina le sol : de nombreuses traces de pas marquaient l’allée boueuse, ainsi que des traces de roues. Des empreintes de bottes épaisses entouraient le grillage. Malgré l’apparence d’abandon, il était convaincu qu’il y avait eu un passage régulier dans ce sentier — les feuilles étaient bien tassées, et plusieurs types d’empreintes de chaussures étaient visibles. En revanche, aucune trace de chaussures à talons n’était identifiable.
Donna Serafina repéra immédiatement la Delage du professeur Calentier, stationnée dans l’allée. Derrière elle, de grosses ornières fraîches marquaient le sol.
Jacques se dirigea vers le véhicule pour l’inspecter. Le moteur était froid. Pendant ce temps, Donna Serafina, perdant patience devant tant de précautions, s’avança d’un bon pas vers la maison.
« Je ne comprends pas ce déluge de précautions », lança-t-elle. « On cherche Calentier, a priori il est là et il est chez lui. »
Elle commença à chercher sur le chambranle de la porte une sonnette, une cloche ou un heurtoir pour s’annoncer — malgré l’état de délabrement évident de la demeure…

Le toit crevé, le vent qui hurle
La demeure qui se dressait devant eux était dans un état de délabrement avancé. Le rez-de-chaussée et les deux étages semblaient avoir été abandonnés depuis des années. Le deuxième étage était complètement effondré, le toit crevé laissant le vent s’engouffrer à travers les ouvertures béantes. Pourtant, toutes les fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage étaient fermées.
Donna Serafina s’approcha de la double porte d’entrée et frappa avec le heurtoir. Aucune réponse. Elle frappa à nouveau, plus fort. Toujours rien. En examinant la porte de plus près, elle constata qu’elle était légèrement entrouverte. Sans hésiter, elle la poussa et entra.

L’exploration du manoir
Le groupe pénétra dans un hall plongé dans l’obscurité. Jean alluma sa lampe à pétrole tandis que Donna Serafina sortait sa petite lampe torche. L’humidité était omniprésente : des flaques d’eau parsemaient le sol, une odeur terreuse puissante imprégnait les lieux, mêlée à un air salin extrêmement fort et prenant.
Sur la droite se trouvait un salon. Le faisceau des lampes révéla un spectacle désolant : des meubles recouverts de draps grisonnants formant des silhouettes fantomatiques, un billard français facilement reconnaissable, des fauteuils de bridge, un buffet et un guéridon en acajou — tout un mobilier d’une époque révolue. On imaginait aisément ce lieu vibrant autrefois de rires et de conversations. Mais à présent, rien que le silence et l’abandon. Une immense verrière donnait sur le jardin, ses carreaux ternis par des années de négligence.
De l’autre côté du hall, une salle à manger ne remplissait plus ses fonctions. Tout était délabré : des caisses traînaient çà et là, des chaises étaient renversées. Un impressionnant lustre de Baccarat pendait encore au plafond, témoin d’un faste révolu. Le plancher, gorgé d’humidité, pliait dangereusement sous les pas.
Quelqu’un est monté
Jacques, scrutant le sol avec attention, repéra des traces qui venaient de l’extérieur et s’enfonçaient plus profondément dans la villa. Elles montaient vers l’escalier qui se dressait face à l’entrée.
« Il y a eu du passage. Ça monte. Allons voir », déclara-t-il.
Pendant ce temps, Jean était ressorti pour examiner les alentours de la maison. Il voulait vérifier si des traces contournaient la bâtisse. Ce qu’il découvrit le rendit inquiet : il y avait du passage, et pas qu’un peu. De nombreuses empreintes de pas, de tailles différentes, menaient vers le perron. C’était comme si ce chemin était couramment emprunté — bien plus que ne le laisserait supposer une propriété abandonnée depuis des années.

Ils viennent !
Alors que les lumières déclinaient sur la pointe du Chicard et que le jour cédait sa place à la nuit, Jean contempla le panorama immense qui embrassait Yport. Les toits d’ardoise scintillaient faiblement sous le ciel plombé. La mer en contrebas s’écrasait contre les récifs de craie avec une violence effrayante.
Tout semblait paisible, endormi. Puis quelque chose bougea dans l’allée tortueuse.
Une ombre d’abord, se détachant à l’endroit précis où gisait la grille arrachée. Cette silhouette remontait le chemin de galets vers la villa abandonnée. Elle avançait vers lui. Et surtout, elle n’était pas seule.
Jean compta une dizaine de silhouettes progressant avec une démarche très particulière — celle de gens qui connaissent chaque pierre, chaque racine, chaque ornière de ce sentier pour les avoir empruntés tant de fois. C’étaient des hommes, bien que quelque chose dans leur posture clochât. Ils portaient les vêtements des gens de mer d’Yport : cirés luisants, cabans râpés par le sel, bottes de cuir claquant sourdement sur les pierres humides.
Jean s’accroupit pour se dissimuler à leur vue, serrant sa canne-épée. Dans la pénombre, il distingua leurs visages : des traits tirés, des yeux fiévreux — ceux d’hommes qui n’ont connu aucune pêche paisible. Certains ressemblaient à ceux qu’ils avaient croisés sur le port. C’étaient des hommes qui avaient vu des choses que les autres ne voient pas, qui savaient des choses que les autres ne devraient pas savoir.
Leur dégaine assurée trahissait leur familiarité avec les lieux. Ils contournaient la bâtisse, évitant les fenêtres avec une précision méticuleuse. Jean aperçut les lumières scintillantes de ses camarades à l’intérieur de la villa — lumières que ces hommes avaient certainement repérées aussi.
Les silhouettes longeaient les murs lépreux, se fondant dans les ombres, se dirigeant inexorablement vers l’entrée où se trouvaient Jacques, Eugène et Donna Serafina…

L’étau se resserre
Tapis dans l’ombre, Jean observait impuissant la progression silencieuse des villageois vers la villa. À l’intérieur, Jacques, Eugène et Donna Serafina ignoraient tout du danger qui se refermait sur eux. Les lumières de leurs lampes, visibles à travers les fenêtres brisées, les désignaient comme des cibles dans cette nuit normande.
Ces hommes de mer, aux visages marqués par des secrets indicibles, connaissaient manifestement cette propriété mieux que quiconque. Leur approche méthodique — évitant les fenêtres, longeant les murs lépreux, se fondant dans les ombres — trahissait une intention qui n’avait rien d’amical.
Quelque part dans les étages de cette villa en ruine, le professeur Calentier et sa fille Joséphine se trouvaient peut-être encore, au cœur d’un mystère qui semblait lié aux fouilles controversées du professeur, à cette statuette maudite et aux sombres légendes d’Yport.
La nuit s’annonçait longue sur la pointe du Chicard.
Dans les ténèbres d’Yport…
Nos enquêteurs se retrouvent piégés dans une situation périlleuse : Jean, dissimulé à l’extérieur, a repéré l’approche d’une dizaine de villageois aux intentions manifestement hostiles. À l’intérieur de la villa abandonnée, Jacques, Eugène et la mystérieuse Donna Serafina ignorent encore le danger qui les encercle.
Que veulent ces hommes de mer aux regards fiévreux ? Quel secret protègent-ils avec tant de détermination ? Le professeur Calentier et Joséphine sont-ils toujours en vie quelque part dans les étages effondrés de cette demeure maudite ?
Les réponses à ces questions devront attendre la prochaine session, où nos héros devront affronter les ténèbres d’Yport et les mystères enfouis sous la pointe du Chicard.


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