Cette nuit, on ne creuse plus : on joue la comédie. Soixante villageois descendent vers le cénote d’un pas d’aimant, pour écouter la voix d’un dieu de kérosène. Pendant que Kimble dresse son petit théâtre, un homme sort de l’ombre au fond de la pyramide et propose à Roy un marché, une allumette à la main et un fusil dans le dos. Sylvanus boit la tasse. Cordélia retrouve Elias — vivant, enchaîné, à cinquante mètres du gouffre. Et sous tout ce faux, quelque chose de vrai remonte. Acte 9 du Dieu de Mitnal, campagne Les Masques de Nyarlathotep.

Le petit théâtre de Santos
Cordélia ressortit du caracol par le flanc, les quatre fresques encore fichées dans les yeux comme des échardes.
Elle avait cinquante et un ans, une petite silhouette ronde mal fagotée dans du tweed et une cape Inverness rapiécée, les cheveux gris retenus par un échafaudage chaotique d’épingles ; elle venait de ramper au fond d’une tour maya scellée depuis mille ans, et elle en était sortie avec de la terre plein les ongles et une théologie de cauchemar dans son carnet. Ses yeux pervenche, eux, n’avaient rien perdu de leur espièglerie. En contrebas, à cinq ou six mètres, les villageois passaient. Ils avançaient d’un pas lourd, lent, aimanté vers le cénote, sans un regard pour elle ni pour rien. Des Mayas — que des descendants, pas un Occidental parmi eux. Des hommes en chemise blanche, chapeau à la main. Des femmes en robe sombre. Des vieux sur des bâtons. Des enfants. Ils arrivaient par grappes de cinq ou six, silencieux, graves, et coulaient tous vers la gueule du puits comme l’eau cherche le bas.
Au-dessus du gouffre, un escalier montait vers une statue colossale qu’elle reconnut au premier coup d’œil : les traits d’Ah Puch. Un hibou de pierre — mais un hibou dont on avait brisé les ailes. Autour, plus rien qu’un amas de vestiges mangés par la nuit.

Une dame de son âge n’a rien d’un commando, et Cordélia fut la première à s’en amuser. L’idée qui lui vint était grotesque — ce qui, dans son expérience, ne l’empêchait jamais d’être la bonne. Elle serait la seule Blanche au milieu de soixante indigènes ; aucun déguisement au monde n’y changerait rien. Restait la ressource la moins glorieuse : se faire plus laide encore. Celle-là, au moins, ne lui coûtait pas cher — elle n’avait jamais eu de beauté à ménager, et le savait sans la moindre amertume depuis un demi-siècle. Elle se courba, se barbouilla les joues de terre humide, remonta son foulard sur sa bouche, repoussa sous son chapeau une mèche grise en déroute, et emprunta ce pas de plomb qui n’était pas le sien.
« Voilà donc où j’en suis », songea-t-elle, et le coin de ses petites lèvres se retroussa malgré tout. Une Russell de la vieille aristocratie terrienne, à quatre pattes dans la boue d’un culte pour singer la démarche des damnés. Sa belle-sœur, la baronne, en aurait défailli sur son fauteuil — et cette seule pensée acheva de lui rendre sa bonne humeur. Elle se coula dans le troupeau, et suivit le courant vers le puits.

Les fourmis
De près, les aimantés étaient pires.
Le regard vide. Non pas absent — vidé. Aucun ne parlait. Aucun ne murmurait. Certains butaient sur une pierre et se relevaient sans un tressaillement, sans même savoir qu’ils étaient tombés. Ils ne percevaient plus la jungle, ni les torches, ni la petite Anglaise qui trottait entre eux : ils suivaient une ligne, une seule, tracée quelque part au fond, et rien d’autre au monde n’existait.
Cordélia avait lu les fresques. Elle savait ce qu’une flûte pouvait faire à une foule, et elle n’était pas femme à attendre la démonstration. Elle roula deux boulettes de terre et de feuilles mâchées, se les enfonça au creux des oreilles, et se sentit parfaitement ridicule — puis parfaitement lucide, ce qui, dans son métier, valait toujours mieux.
Elle chercha à comprendre, par réflexe, parce que comprendre était la dernière chose qu’elle savait faire face à la peur. Ce n’était pas de la transe. La transe a un rythme, une ferveur, un corps qui participe. Ceci n’avait rien d’humain. La manière dont ces soixante êtres convergeaient vers le même trou lui rappela, avec une netteté qui lui souleva le cœur, une colonne de fourmis rentrant à la fourmilière. Pas soixante volontés. Une seule. Tapie tout au fond, dans le noir, sous des tonnes de calcaire et d’eau morte, qui tirait patiemment sur soixante fils. Comme si une voix les appelait — une voix qu’elle, par la grâce de ses deux boulettes de boue, n’entendait pas.
Elle ne s’approcha pas du bord. Une lady sait où se tenir. Elle se coula derrière un groupe, à une vingtaine de mètres du cercle de torches, et se fit oublier, le fusil armé sous le bras et l’estomac serré.

Le dispositif se laissait deviner. Une quinzaine d’hommes en armes, dispersés, à moitié happés eux-mêmes par ce qui montait du puits. Trois autres, plus en retrait, plus lucides, veillaient sur des caisses recouvertes de couvertures. Deux silhouettes squelettiques — les mêmes que les démonios de la clairière — se tenaient face à la foule, les bras tendus vers le gouffre comme des prêtres qui présentent une offrande.
Et un homme, un seul, ne fixait pas l’escalier. Il se tenait à l’écart, plus bas, sur les échafaudages du gouffre, et pendant que soixante paires d’yeux montaient vers les marches, les siens plongeaient dans le trou. Cordélia le reconnut à la façon dont personne ne le regardait, comme on ne regarde pas une chose dont on a décidé qu’elle n’est plus là : celui qui creusait seul contre la paroi en début de soirée. Tomás.

La carte dans la manche
Pendant ce temps, au fond de la pyramide, le cadenas de Roy céda. Sans un bruit.
Une intuition lui arrêta la main sur le loquet. Une porte inconnue, au fond d’une pyramide morte, avec quinze hommes armés dehors — cela ne s’ouvre pas à la volée. Il se baissa vers la petite lucarne au ras du sol, celle qui servait sans doute à passer les plateaux, et l’entrouvrit d’un doigt.
L’odeur le prit à la gorge comme une main. Renfermé, sueur, urine, laine sale — l’odeur des bêtes qu’on parque. Et une présence. Plusieurs, même. Il colla l’oreille : des respirations lentes, régulières, patientes. Des vivants, derrière ce bois. Peut-être des prisonniers à sauver. Il approcha la main du lourd loquet, qui crissa, sentit un mouvement se former de l’autre côté du battant, ouvrit d’un coup sec pour lancer la lumière devant lui — et se jeta de côté.
Dans son dos, une voix.
« Le seigneur Elias n’est pas ici. Enfin — il n’est plus ici. »
Calme. Douce. Amusée. En anglais. Roy se pétrifia, et vit dans l’obscurité une petite braise rouge. Une allumette gratta, remonta vers un visage : moustache fine, yeux noirs qui riaient, chemise blanche impeccable au fond de ce cloaque de pierre. L’homme était adossé à la paroi, les bras croisés, sans arme visible. Mais juste derrière lui, dans le tremblement de la flamme, une seconde silhouette, et un canon de fusil qui buvait la lueur.
Roy le reconnut à l’instant. L’homme du train. Evaristo.

« Vous cherchez le mauvais homme dans la mauvaise pièce. »
L’allumette mourut ; le sourire revint avec la braise de la cigarette. « Vous avez coûté cher, ces derniers jours. Quatre hommes à la clairière des faux dieux. Un cinquième ce soir, au bord du puits, la gorge ouverte. Du très beau travail, Roy. J’ai vu ce que vous avez fait à Ignatio. » Un temps. « Des minables, je vous l’accorde. Des ivrognes qui jouent les dieux pour trois pesos. Mais c’était MES minables. »

Roy tint ses mains ouvertes et bien en vue. Evaristo les surveillait — il connaissait sa vitesse au couteau. « Si j’avais voulu sortir une lame, vous l’auriez déjà dans la gorge. Gardez les vôtres. Cette fois, vous êtes dans une pièce fermée, et mon homme, derrière moi, tient un fusil braqué sur votre nombril. Ne croyez-vous pas qu’un magicien garde toujours une carte dans sa manche ? »
Le prestidigitateur au fond d’un trou, et le monte-en-l’air la main sur un cadenas ouvert pour rien. Quelle soirée.
Evaristo se présenta pour ce qu’il était : un homme d’affaires avant d’être un homme de sang. Il les avait suivis depuis le train — pas lui-même, un pisteur, un très bon, quelque part dans la jungle. Il savait qu’ils descendraient au kilomètre 126, qu’ils trouveraient le camp d’Elias, qu’ils échoueraient ici. Et il avait précisément ce qui leur manquait : l’adresse de leur ami.
Roy essaya de le faire dérailler. L’Égypte. Le Pérou. Un nom capable de tout renverser — le pharaon noir, celui que d’autres nomment Nyarlathotep. Evaristo resta de marbre, sincèrement dérouté. Ce nom-là ne lui disait rien. « Mais je n’ai aucune intention de couler avec le navire. Je veux partir d’ici. » Le mercenaire ne croyait pas aux dieux. C’était peut-être, songea Roy, la seule protection qui lui restait.
Alors l’homme parla, vite, parce que la cérémonie enflait au-dehors.

Ce que le magicien savait
« Santos — Kimble, comme vous l’appelez — est en train de perdre la main. »
Ses hommes creusaient ce cénote depuis des semaines, et ils en remontaient des choses qu’ils ne comprenaient pas. L’un d’eux était mort, la semaine passée. Une chauve-souris. Pas une petite. Une grosse — aussi grosse qu’un veau, avec des ailes larges comme ça. Dans le noir, Roy devina le geste des deux mains qui s’écartaient, et sentit un froid lui grimper le long de l’échine. Santos avait décrété que c’était un jaguar. Personne n’avait avalé le jaguar. Trois hommes avaient plié bagage le lendemain. Il en restait quinze, et la moitié rêvait de suivre les trois.
Et il y avait celui-là, près du puits, qui ne dormait plus. Pas comme les autres. « Il ne rêve plus comme les autres, si vous voyez ce que je veux dire. » Il faisait peur à tout le monde. Aux hommes de Santos, cet homme-là faisait plus peur que les fusils des rangers. Evaristo laissa la phrase pendre dans le noir, et ne l’expliqua pas. Certaines choses, un homme d’affaires les vend ; d’autres, il préfère ne pas les toucher.
Ce soir, Santos donnait son grand numéro. Les locaux venaient écouter la voix d’Ah Puch au bord du gouffre : le masque, les fumigènes, le crâne en feu, toute la recette. Et cette fois il attendait des invités de marque — des Américains, avec des caisses.

Roy retenta, plus bas, plus sombre. Un homme comme lui, un habitué des petites illusions, ne pouvait pas ne pas voir que la situation lui glissait entre les doigts ; qu’une chose bien plus anormale couvrait le camp, ses hommes, tout cela ; que ce qu’il ne cherchait qu’à monnayer finirait par le dévorer, lui et tout ce qu’il croyait savoir de l’humanité.
Evaristo hésita une seconde — l’homme d’affaires jaugeant le client —, puis lâcha ce qui l’arrangeait.
Elias n’était pas derrière cette porte. Plus depuis trois jours. Santos l’en avait tiré. Officiellement, pour le faire travailler au cénote : leur ami s’y connaissait en vieilles pierres, et Santos n’avait pas de temps à perdre à deviner ce que ses hommes déterraient. Officieusement, Santos aimait le garder sous l’œil. « Un homme qui a vu ce qu’il y a sous cette pyramide, ça ne se range pas dans un placard. Ça se surveille de près. » La porte que Roy venait de crocheter était vide. Qu’il n’y perde pas vingt minutes. Les autres prisonniers — les guides, le grand niais, le petit — croupissaient encore là-dedans, si ça l’amusait. Ce n’était pas eux qu’on était venu chercher depuis New York.
Puis vint l’offre.
« Le renseignement sur votre ami, c’est cadeau. Un geste entre gens civilisés. Maintenant, parlons affaires. »
Evaristo voulait tout. Deux ans de pillage entassés dans cette pyramide — l’or maya —, et depuis ce soir l’argent frais de trois Américains bien mis qui n’avaient pas encore appris à se méfier de lui. La cérémonie vidait le camp de sa vigilance : Santos au bord du puits, les hommes changés en pierres par le spectacle, Elias tiré de sa laisse pour l’occasion. La seule nuit où l’on pouvait vider cette pyramide sans se ramasser une balle entre les omoplates. Seulement, vider tout ça — pas une caisse, tout — demandait vingt minutes. Vingt minutes de silence absolu, impossibles à improviser, même pendant un beau spectacle.
Il lui fallait une diversion. Du chaos. Assez long, assez large, pour que pas un homme n’ait l’idée de venir voir pourquoi la pyramide s’était tue.
« Vous êtes assis sur cent soixante bâtons et quarante fumigènes, Roy. Je ne vous ferai pas de dessin. Vingt minutes de vrai chaos contre ma connaissance du camp. Où sera votre ami pendant la cérémonie. Qui le garde. À quelle minute ce garde regardera ailleurs. »
Roy sortit un bâton de dynamite, juste pour le lui montrer. « Je crois avoir quelques effets grandiloquents qui pourront surprendre. »
« Vous ne manquez pas de ressources, mon cher Roy. Mais vous confondez ressources et panache. C’est là tout l’art du magicien. »

Le lot 14
Evaristo reculait déjà dans le tunnel quand il abattit sa dernière carte.
« Puisque le temps presse — j’ai vu votre amie. La vieille dame, dans le caracol. Il y a quelque chose qu’elle cherche, et qui se trouve ici. La tablette de votre ami. La pierre plate qu’il refusait de lâcher. »
La niche vidée au pied-de-biche, là-haut, dans la chambre peinte. Ce qu’Elias serrait sous sa chemise quand on l’avait capturé. C’était ici.
« La pile de caisses, dans le coin nord. La toile cirée, l’étiquette à la craie : lot 14. Santos la gardait pour ses Américains, en pièce maîtresse. Servez-vous maintenant, ou jamais. Dans une heure, cette pyramide sera très, très fréquentée. »
Puis les consignes, réglées comme un mouvement d’horlogerie. Le chaos démarrait quand la voix du dieu poserait sa grande question au puits — Roy la reconnaîtrait, c’était le seul instant où soixante personnes cessaient de respirer en même temps. À partir de là, vingt minutes. Pas dix-neuf, pas vingt-cinq. Elias serait à cinquante mètres du puits, côté est, enchaîné à un piquet, avec deux ouvriers et un seul garde — un gamin qui préférerait de loin regarder le spectacle.
« Le reste, c’est votre métier. Le mien commence à la première explosion. Faites-moi quelque chose de beau, Roy. »
La braise s’éteignit. L’odeur du tabac mit une longue minute à mourir, et ce fut tout ce qui resta de lui. Roy ramassa quelques fumigènes, et resta seul avec un cadavre de silence et cent soixante bâtons pour compagnie.

Sylvanus boit la tasse
Au bord de la rivière, Sylvanus comptait les minutes sous sa bâche, et Sylvanus avait une peur bleue.
Il entendait l’agitation du cénote, les cloches, l’harmonium, voyait au loin les torches et ces grands visages de pierre qui sortaient de la nuit, et la centaine de silhouettes qui convergeaient. Puis, tout près, un bruit qui ne venait pas de la cérémonie. Des voix. En anglais. Qui remontaient le lit du fleuve, droit vers les barques.
Trois lanternes se balançaient dans le noir. Trois hommes bien équipés — bottes de cuir trop propres, chapeaux neufs, vestes de lin qui n’avaient jamais respiré la jungle. L’un portait une mallette. Derrière eux, des porteurs pliés sous des caisses longues et lourdes, dont le collectionneur reconnut le format au premier regard. Des fusils.

Ils venaient droit sur sa barque. Trente mètres.
Il choisit de s’évaporer. Se couler à l’arrière, glisser dans l’eau à la poupe, accroché au rebord, hors du bateau. En théorie. En pratique, son pied dérapa, et il tomba. Le sac, le fusil, tout son fourbi prit l’eau d’un coup. Il agrippa son arme dans un réflexe de noyé — la chance, sa seule vraie vertu, lui sauva le fusil d’un cheveu. L’eau était glacée. Il battit des bras. Et les lanternes des Américains pivotèrent vers lui.
Deux secondes pour réagir. Il plongea, son fusil serré contre lui.
Ce fut sa faute de trop. Le matériel le tira par le fond, l’eau lui entra dans la poitrine, et la panique l’engloutit tout entier. La rivière se referma sur lui, noire, glaciale, indifférente. Il se débattit dans les ténèbres liquides, avala, sentit l’eau tourner autour de son corps, entendit des voix déformées très loin au-dessus — et perdit le contrôle. On le happa. On le hala hors de l’eau comme on tire un filet.
Des mains le saisirent aux bras. On lui lia les poignets dans le dos. Il mordit la boue, une botte s’écrasa sur ses reins et lui fit vomir l’eau de ses poumons en un jet brûlant. Quand il rouvrit les yeux, un métis armé du camp le clouait au sol, le fusil pointé sur sa nuque, cependant que se dessinaient les trois Américains et leurs porteurs.
Il fit le mort. Il cracha, et il écouta.

Bienvenue à Xamanik
L’homme arriva d’un pas de propriétaire.
Pour la première fois, ils le voyaient en chair et en os — pas dans le noir d’une chambre, pas dans un rapport de ranger. Chemise propre, bottes cirées malgré la boue, le genre d’homme qui se met sur son trente-et-un pour recevoir ses clients. Il serrait les mains, tapait les épaules, distribuait des cigares, et roulait dans la voix un accent texan qui traînait dans l’air nocturne comme une fumée.
« Messieurs, bienvenue dans mon petit théâtre. Les locaux adorent ça. Ils payent en obéissance — la seule monnaie qui compte, dans ce coin du monde. »
Son regard tomba sur Sylvanus. « Ne vous inquiétez pas. C’est un invité-surprise. Ne faites pas attention à lui, je m’occuperai de son cas plus tard. » Il s’accroupit, souleva la tête du collectionneur par les cheveux, chercha son regard, et n’y trouva qu’un homme perdu. « Je ne vous attendais pas si tôt. »
« Qu’avez-vous fait d’Elias ? » articula Sylvanus, la joue dans la vase.
« Ne vous inquiétez pas. Vous allez bientôt le rejoindre. » Kimble se redressa à demi. « Sachez que vos trafics ne m’intéressent pas. Je déteste les visiteurs de votre espèce. Vous êtes venu vous mesurer à moi ? La partie est perdue d’avance. Où sont vos amis ? »
« Je l’ignore. Ils ont la fâcheuse manie de me laisser derrière eux. Ils me trouvent trop maladroit. » Le collectionneur abattit sa seule carte, celle de l’homme du monde : amateur d’art, l’art sud-américain manquant à sa collection, peut-être pouvait-on trouver un terrain d’entente sur des bases plus saines, il n’était pas absolument nécessaire de le tuer. Kimble esquissa à peine un sourire. La persuasion glissa sur lui comme la pluie sur la bâche. « C’est amusant de vous voir en vrai. Vous avez eu des couilles, de venir jusqu’ici. »
Car Kimble savait tout. Depuis Campeche, il savait où ils dormaient, ce qu’ils mangeaient, à quel rythme ils respiraient. Le Yucatán lui appartenait. « Messieurs, le spectacle va commencer sans nous. Soyez les bienvenus à Xamanik. Chez moi. »
Il ouvrit une caisse. Des fusils neufs, luisants de graisse. Il en épaula un, fit jouer la culasse, hocha la tête. L’homme à la mallette sortit des papiers, et Kimble signa. « On revient dans un mois. Il n’y aura plus de culte à financer, ici. Il y aura une guerre. Une vraie. »
Sylvanus, l’œil affûté malgré la corde, surprit alors une fêlure. Une prise de bec entre Kimble et le chef des Américains. Le ton monta. Le regard de Kimble se durcit. L’Américain s’échauffait : ce n’était pas l’or qui l’intéressait, ni le tout-venant qu’on remontait du trou, mais les pièces — celles qui ne ressemblaient à rien de connu. Kimble, soudain gêné, refusa net : « Ça, c’est pour un autre acheteur. Un qui paye mieux que vous. Et qui ne pose pas de questions. » L’Américain, dépité, échangea un regard avec ses associés. Kimble lui claqua l’épaule et l’entraîna : « Ne perdons pas de temps. Venez voir le clou du spectacle. »
Sylvanus l’interpella une dernière fois. Avait-il seulement conscience qu’il réveillait peut-être, dans ces profondeurs, quelque chose qui devait rester endormi ?
Kimble ne tourna même pas la tête. Il esquissa un sourire, et s’en fut vers la foule.

Elias
À vingt mètres du cercle de torches, Cordélia fouillait la foule du regard quand un détail l’accrocha.
On dévoilait des caisses, on les charriait, et derrière elles une silhouette apparut. Assis sur une caisse, entre deux ouvriers enchaînés comme lui. Une chaîne courait le long de sa cheville jusqu’à un piquet fiché dans la terre. Un seul garde à côté, jeune, le fusil en travers des genoux, le coude tordu vers le puits — parce qu’il préférait, lui aussi, regarder le spectacle.
Jackson Elias.
Bien plus maigre que dans son souvenir. Une barbe de deux semaines lui dévorait un visage creusé par le manque de nourriture et de lumière. Il portait encore les habits de sa capture, sales, déchirés, rapiécés à la ficelle. Les yeux enfoncés dans les orbites, les mains agitées d’un léger tremblement. Il regardait la cérémonie, lui aussi — mais pas comme le garde. Le garde était aimanté par la scène. Elias, lui, regardait autre chose. Il regardait le décor. Il jaugeait, il mesurait, il comptait. Il savait mieux que quiconque, dans cette vallée, ce qui se tapissait sous leurs pieds — et c’était précisément pour cela qu’il n’était pas hypnotisé : on ne s’abandonne pas au chant d’une chose dont on connaît le vrai visage.
Cordélia se recroquilla, l’extrémité de son fusil posée au sol. Tout ce cirque, pour elle, n’était qu’une redite de l’attaque du train : du décor, du kérosène, de l’esbroufe à trois pesos, et elle avait trop de métier pour applaudir des marionnettes. Mais elle avait vu, elle, ce que les marionnettes cachaient. Un homme momifié contre un arbre, vidé de son sang en une nuit. Une chauve-souris grande comme un veau. Quatre panneaux peints mille ans plus tôt, où une créature d’abîme se faisait sceller sous l’eau. Ces imbéciles, à force de gratter le fond du puits, avaient soulevé un couvercle que d’anciens sages avaient scellé au prix de leur sang — et ils comptaient monnayer ce qu’il y avait dessous. La mise en scène était grotesque ; ce qu’elle recouvrait ne l’était pas.
Alors la vieille dame attendit Kimble, le fusil calé sur l’un des faux démonios, sans tirer. Qu’il montre son visage, une seule fois. Une balle bien placée, et dans la confusion, tout ferait sauter.

La voix du dieu
La nuit était pleine, sans lune.
Toutes les torches du cénote brûlaient. Une couronne de feu cernait la gueule du puits et jetait des ombres dansantes sur les visages des fidèles. L’air était lourd de résine de copal ; quelqu’un avait allumé des brûle-parfums, et une fumée bleue montait droit dans l’air immobile, épaisse, sucrée, qui prenait à la tête et engourdissait la volonté.
Puis les carillons commencèrent. Le son sortait de la jungle, derrière le cénote : des notes de bois, atonales, désaccordées, comme un squelette qui remue ses os. Une flûte les rejoignit — pas une mélodie, un souffle chaotique, frénétique, qui montait en vitesse et en fièvre. La foule se mit à onduler. Des paupières tombèrent. Des genoux ployèrent dans la poussière. Cordélia sentit le son buter contre ses deux boulettes de boue et ne pas passer — et remercia, pour une fois, sa manie de tout prévoir.
Le son se tut d’un coup. Un silence profond s’abattit sur soixante gorges.
Et la lumière rouge explosa.
Pas une explosion — une éruption. Deux, trois, quatre sources jaillirent du sol et projetèrent dans les arbres des ombres de titans. L’odeur du soufre se mêla au copal, la fumée vira au sang, et dans cette clarté d’enfer, au bord du puits, une silhouette se dressa.
Roy, la main sur un cadenas ouvert pour rien, sait à présent que son chaos commence à la grande question du dieu. Il ne lui reste plus qu’à devenir le spectacle.
Cordélia, le fusil braqué sur un mort de carnaval, attend Kimble et une balle bien placée.
Sylvanus, ligoté dans la vase du fleuve, va se retrouver au premier rang, embarqué avec les Américains, pour voir de tout près ce que vaut le petit théâtre de Santos.
Et à cinquante mètres de là, enchaîné à son piquet, le seul homme de la vallée qui sache vraiment ce qui remonte du gouffre regarde la silhouette rouge se dresser — et ne baisse pas les yeux comme les autres. Lui sait qu’un dieu de kérosène ne fait pas taire soixante personnes d’un coup. Quelque chose, sous le puits, écoute avec elles.


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